
1859.
Il n’y avait pas d’internet.
Il n’y avait pas de téléphone non plus.
Il y avait le télégraphe, par contre.
Le télégraphe fonctionne en envoyant manuellement des impulsions électriques dans un câble à l’air d’un manipulateur, impulsions qui étaient alors reçues par un opérateur à l’autre bout, généralement dans une autre ville. Le message, en Morse sur le système le plus connu, était reçu et décodé, et le message alors transmis très rapidement.
C’était fonctionnel, et c’était le seul moyen de communiquer rapidement en dehors des signaux de fumée ou des communications visuelles, basées sur des sémaphores par exemple.
Cela nécessitait toutefois d’avoir créé un réseau de fils de cuivre entre toutes les stations, toutes les villes. Le réseau télégraphique mondial s’étendit donc sur plusieurs millions de km de fils de cuivre à travers le monde.
Un des problèmes, quand-même, quand on transforme la Terre entière en une bobine électrique géante, c’est que cette bobine devient susceptible aux perturbations magnétiques externes.
Et de ça, il y en a.
Le Soleil, par exemple. Le Soleil nous réchauffe de sa lumière, mais l’étoile qu’elle est produit aussi un champ magnétique et parfois des tempêtes solaires : des émissions massives de particules chargées à cause de ruptures de lignes de champ magnétique à sa surface.
Ce courant de particules chargées n’est autre qu’un courant électrique traversant l’espace, et soufflant sur une planète entière. Ce vent solaire chargé électriquement produit un champ magnétique lors de son passage, qui produit à son tour un courant dans la bobine. Les effets sont multiples. L’un d’eux est son interaction avec les infrastructures humaines.
En 1859, il arrive exactement cela.
Le Soleil produisit l’une des plus puissantes émissions coronaires jamais vue sur Terre, et le réseau télégraphique fut fortement perturbé. À tel point que le signal était bruité, les opérateurs furent électrisés, et que les postes de télégraphe prenaient feu, à cause des courants induits dans les fils qui produisaient des étincelles.
Rien que ça.
Outre cela, des aurores polaires, généralement réservées aux régions septentrionales, furent observées dans les régions aussi basses que les Caraïbes. L’éruption a aussi décomposé une fraction non négligeable de l’ozone atmosphérique, et les particules ont réagi avec l’azote de l’air pour produire des nitrates notamment. Vous lirez Wikipédia pour les détails.
Cet événement magnétique porte le nom de l’Événement de Carrington, du nom de l’astronome qui observait les taches solaires à ce moment-là. Carrington avait observé des taches brillantes à la surface du Soleil, quelques heures avant l’événement. Ces taches étaient très furtives : quelques minutes seulement, avant de disparaître. Si Carrington n’avait pas été à son poste à cet instant, il ne les aurait pas vues.
Ce n’est qu’après l’événement solaire qu’il émit l’hypothèse d’un lien entre ces taches et les tempêtes solaires et des orages géomagnétiques qui s’ensuivent.
1989, un siècle plus tard.
En 1989, un autre événement similaire eut lieu.
Le Soleil suit un cycle approximatif de 11 ans, au cours du quel son activité magnétique oscille. Lors des pics, des émissions coronaires se produisent un peu dans toutes les directions, pas forcément en direction de la Terre. La probabilité de voir une telle éruption géante aller dans le sens de la Terre est donc assez aléatoire.
Toutefois, des petites éruptions nous parviennent un peu tout le temps.
1989 était une éruption de taille beaucoup plus modeste que l’Événement de Carrington en 1859.
Et pourtant : en 1989, la Terre n’est plus entourée dans une bobine géante, mais plusieurs : le réseau électrique, le réseau téléphonique, le réseau ferré… Et il est beaucoup plus étendu, et beaucoup plus sensible.
L’éruption de 1989 a mis, notamment, toute une région du Québec dans le noir, en disruptant le réseau électrique. À la fin de l’hiver, au Canada, pendant 9 heures, cela peut être relativement problématique.
Les conséquences que cet épisode provoqua sont estimées à 13 milliards de dollars. Si l’événement de Carrington avait frappé la Terre en 1989, on serait encore en train de réparer les dégâts aujourd’hui.
Et aujourd’hui, d’ailleurs ?
Aujourd’hui, nous, quand une tempête solaire se prépare, on en parle à la télé. On coupe des serveurs sur Internet, on demande aux gens de se tenir prêt, on oriente les satellites pour se protéger du vent solaire et des particules.
On se protège. Car on sait.
Comment on sait ?
Parce qu’on a payé des chercheurs pour étudier la question, et apprendre comment fonctionne le Soleil, la météo, les volcans…
Parce qu’on a envoyé de satellites d’observation dans l’espace pour… observer.
Parce qu’on a financé tout ça.
Oui, on envoie des sondes et des satellites tout là-haut, pour nous aider à comprendre ce qui se passe ici-bas, sur le plancher des vaches.
Et ça marche : certes, on ne peut toujours pas empêcher le Soleil d’entrer en éruption, mais on sait prévoir si, et quand, une tempête va nous balayer. On peut se mettre à l’abri et protéger les infrastructures. C’est déjà pas mal, vous savez ?
Pareil pour les cyclones : on sait quand et où ils vont frapper avec plusieurs jours d’avance. Il y aura toujours des dégâts, mais on les amoindrit.
Pareil pour les tsunamis : on sait quelques heures avant quand et où ils vont frapper, nous donnant un peu de temps. On connaît aussi les zones à risque.
Pareil pour les volcans. Les pluies. Les tempêtes. La neige : on surveille les signes précurseurs, et on peut alors prévenir d’une catastrophe imminente.
On sait aussi s’adapter : on construit des bâtiments anti-sismiques dans les régions sujettes aux séismes, on arrête d’habiter sur des volcans, on alerte, on se prépare.
La science, elle sert à ça.
Même si vous ne le voyez pas. Même si pour vous, une fusée qui monte avec un satellite ou une sonde à son bord c’est de l’argent que l’on gaspille, il faut vous détromper : car ce n’en est pas.
Comme j’ai dit : explorer la nature, l’univers, la matière, c’est découvrir des choses qui pourront nous être utile, tôt ou tard.
Le micro-ondes est souvent cité : il n’y a aucun inventeur qui s’est dit « tiens, et si je faisais un dispositif pour chauffer un plat aujourd’hui ? ». Non. C’est une découverte issue de la recherche sur les radars qui a fini par donner le four à micro-ondes.
La chirurgie lasik, les couvertures de survie, les antennes à commande de phase, les bandes rugueuses sur l’autoroute, sont aussi des inventions issues de l’exploration spatiale.
Lorsque vous passez une IRM, que vous utilisez un casque sans fil, donnez du lait maternisé à votre bébé, ou que vous dormez sur un matelas à mémoire de forme : tout ça ce sont des dérivés de la recherche spatiale.
… et ça c’est juste la recherche spatiale.
Je n’ai pas parlé de la recherche en géologie, en biologie, en océanographie, en génétique, en sociologique… et dans tous les autres domaines qui sortent des instituts de recherche du monde entier.
Donc arrêtez de dire qu’il faut faire des économies sur ça. Toute notre vie, tout ce qui nous entoure, que ce soit pour notre confort, notre sécurité, notre santé ou nos loisirs provient directement ou indirectement d’un labo de recherche duquel quelqu’un a dit un jour qu’il nous coûtait trop cher.
S’il y a bien quelque chose qui rapporte beaucoup plus que ce qu’il nous coûte, c’est la recherche scientifique.