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  • Monday 23 September 2024 - 02:00

    Les vieux cons (ou L’humaine imperfection de la perfection morale)

    Idéaliser nos idoles

    L’écrivain de SF John Scalzi réagit au fait que certaines personnes semblent faire de lui une idole, surtout depuis que Neil Gaiman est accusé d’agressions sexuelles. Son argument principal : tous les humains sont imparfaits et vous ne devriez prendre personne pour idole. Et surtout pas ceux qui le souhaitent.

    Ce qui est intéressant, ce que nous avons tendance à idéaliser les personnes que nous suivons en ligne et qui font des choses que nous aimons. Je ne suis pas le millionième de John Scalzi, mais, à mon échelle, j’ai constaté parfois certaines réactions effrayantes. Comme lorsqu’un lecteur qui me rencontre s’excuse auprès de moi d’utiliser un logiciel propriétaire.

    Mais bon sang, j’utilise aussi des logiciels propriétaires. Je lutte pour le logiciel libre, mais je ne suis (heureusement) pas Richard Stallman. Je cède comme tout le monde à la praticité ou à l’effet de réseau. C’est juste que j’essaye de conscientiser, de dénoncer la pression sociale. Mais, comme tout le monde, je suis très imparfait. Lorsque j’écris sur mon blog, c’est à propos de l’idéal que je souhaite atteindre au moment où j’écris, pas ce que je suis. Retenez également qu’un idéal n’est pas censé être atteint : il n’est qu’un guide sur le chemin et doit pouvoir être changé à tout moment. Un idéal gravé dans le marbre est morbide. Ceux qui vous font miroiter un idéal sont souvent dangereux.

    L’hypocrisie de la perfection publique

    D’une manière générale, les combats d’une personne sont très révélateurs de son obsession. Les homophobes sont souvent des homosexuels refoulés. Les scandales sexuels touchent le plus souvent ceux qui ont une image publique de rigueur. Personnellement, je parle beaucoup des dangers de l’addiction aux réseaux sociaux. Je vous laisse deviner pourquoi le sujet m’obsède à ce point…

    Je me reconnais également dans ce que Scalzi raconte au sujet des conventions et des conférences : tout le monde le trouve sympa et puis, en rentrant chez lui, il s’écroule et s’enferme dans sa solitude. Je fais exactement pareil. J’ai un personnage public très différent du Ploum privé. Ma femme déteste le Ploum public : « Tu es plus sympa avec tes lecteurs qu’avec ta propre famille ! ».

    Les zones d’ombre de chaque être humain

    Je déteste également cette propension à sur analyser la perfection d’un individu, surtout à travers ses supposés liens sociaux. Combien de fois n’ai-je pas entendu que « Tu as partagé ce texte de machin, mais sais-tu que machin a lui-même partagé des textes de untel et que untel est en fait très limite au niveau de l’antisémitisme ? »

    Réponse : non, je ne le sais pas. Et je n’enquête pas sur toutes les personnes qui publient parce que toutes, sans exception, ont leurs zones d’ombre, leurs erreurs de jeunesse, leurs œuvres qui appartiennent à une époque, mais ne sont plus du tout acceptables aujourd’hui.

    Personne n’est parfait. Si je partage un texte, c’est pour le texte. Parce qu’il me parle et je le trouve intéressant. Le contexte peut parfois apporter une compréhension plus fine, mais je ne veux et ne peux pas juger les individus sur leur passé, leurs agissements ou toute information que je peux entendre sur eux. Je ne suis pas juge. Je ne condamne ni ne cautionne qui que ce soit en partageant des œuvres.

    Si vous jugez les gens, je suis certain que, dans les 900 billets de ce blog, s’en trouve au moins un qui vous choquera et me condamnera définitivement à vos yeux. Oui, Bertrand Cantat est un con coupable de féminicide. Oui, j’adore et j’écoute Noir Désir presque tous les jours.

    Paul Watson

    Paul Watson a été arrêté. Depuis des années, il est accusé d’écoterrorisme.

    J’ai tant à dire, mais, pour ne pas me répéter, je vous invite à relire ce que j’avais écrit suite à la lecture de son livre.

    Oui, Paul Watson est copain avec Brigitte Bardot qui est elle-même copine avec Jean-Marie Le Pen qui est un gros con. Il n’empêche que je soutiens le combat de Paul Watson pour préserver les océans. Ce combat me semble juste et important. J’ai l’impression que Paul Watson défend réellement les intérêts de la faune marine. Je peux évidemment me tromper, mais c’est ma position aujourd’hui.

    Les médias mentent et déforment tout

    J’insiste sur le sujet, car, comme je vous l’ai dit, j’ai lu le livre de Paul Watson et ne peux que constater que les médias déforment complètement des propos ou des passages dont je me souviens particulièrement.

    Dans la même veine, la professeure Emily Bender décrit comment ses propos ont été déformés sur la BBC pour transformer son discours "démystification de chatGPT" en "l’AI c’est le futur".

    J’ai un jour vécu une expérience similaire. Une télévision belge voulait m’interviewer sur un sujet d’actualité informatique. Le rendez-vous était fixé et le journaliste m’appelle une heure avant pour préparer son sujet. Au téléphone, il me pose quelques questions. Je réponds et il rephrase mes réponses de manière à dire exactement l’inverse. Je crois à une incompréhension. Je lui signale. Il insiste. Le ton monte légèrement.

    – Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit. C’est même exactement l’inverse.
    — Mais moi j’ai besoin de quelqu’un qui dise cela.
    — Mais c’est faux. Je suis l’expert et c’est que vous voulez dire est complètement faux.
    — C’est trop tard, tout notre sujet a été préparé en ce sens, il faudra adapter votre discours.
    — Si vous savez déjà ce que vous voulez que je dise, vous n’avez pas besoin de m’interviewer. Au revoir.

    Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ce journaliste ni même de cette chaîne.

    Méfiez-vous de ce que disent les experts dans les médias. Parfois, le désir de passer à la télévision est plus fort que le souci de véracité. Parfois, on s’autojustifie en disant "au moins, on va faire passer un message dans le bon sens même s’il est un peu falsifié". Mais le montage final, l’englobage dans un sujet plus large ou la musique d’ambiance déformeront définitivement les propos.

    Dès que vous connaissez un peu un domaine, vous vous rendez compte que tout ce qui est dit est dans les médias grand public est complètement faux. À un tel point qu’un article qui est vaguement juste est souvent souligné par les experts du domaine. C’est tellement rare !

    Souvenez-vous-en à chaque fois que vous lisez un article dans un média grand public : ce que vous lisez est complètement faux, mensonger et a été écrit par une personne qui ne comprend rien au domaine et est payé pour générer du clic sur les publicités.

    L’exemple éclairant des zones bleues

    Un exemple qui illustre très bien cela sont ces fameuses « zones bleues », des régions d’Italie, de Grèce ou du Japon où pulluleraient les supercentenaires. Les médias parlent souvent de ces régions où vivre jusque 110 ans semble être la norme, avec des articles qui vantent l’huile d’olive ou la vie rurale en communauté, le tout illustré par de souriants vieillards assis sur un banc au soleil.

    Et bien le professeur Saul Justin Newman vient de percer le secret de ces zones bleues et d’obtenir pour cela le prix « Ig Nobel » (un prix qui récompense les recherches les plus absurdes).

    Pourquoi un Ig Nobel ? Parce qu’il a découvert que le secret de ces zones est tout simplement que 80% des supercentenaires sont… morts. Les autres n’ont pas de certificats de naissance.

    Ces « zones bleues » sont souvent les régions où tout semble encourager et faciliter la fraude à la pension.

    Je vous parie que cette recherche restera confidentielle. Les médias continueront à nous vanter l’huile d’olive pour vivre jusqu’à 110 ans et nous parler du « mystère » des zones bleues. Parce que la réalité n’est pas intéressante dans un programme de divertissement à vocation publicitaire.

    Comme le disait Aaron Swartz: je déteste les actualités !

    Pensées pour Aaron

    Un excellent article de Dave Karpf qui m’apprend que Sam Altman, l’actuel CEO derrière ChatGPT, était dans l’incubateur de startup YCombinator en même temps qu’Aaron Swartz. Sur la photo de 2007, ils sont littéralement épaule contre épaule. La photo m’a arraché une larme de tristesse et une autre de colère.

    Aaron Swartz, Sam Altman and Paul Graham in YCombinator 2007
    Aaron Swartz, Sam Altman and Paul Graham in YCombinator 2007

    Aaron Swartz voulait libérer la connaissance. Il avait créé un script pour télécharger, à travers le réseau de son université, des milliers d’articles scientifiques. Soupçonné de le faire afin de les rendre publics illégalement, il a été poursuivi en justice et risquait… des décennies de prison ce qui l’a poussé au suicide. Notez qu’il n’a finalement jamais rendu ces articles publics, articles financés par les contribuables, soit dit en passant.

    Aujourd’hui, Sam Altman aspire un milliard de fois plus de contenu. Tous les contenus artistiques, tous vos messages, tous vos emails et, bien sûr, tous les articles scientifiques. Mais, contrairement à Aaron, qui le faisait pour libérer la connaissance, Sam Altman a un motif beaucoup plus correct. Il veut gagner de l’argent. Et donc… c’est acceptable.

    Je n’invente rien, c’est réellement l’argument de Sam Altman.

    On enferme les militants écolos, les défenseurs de baleines. On décore les CEO des grosses entreprises qui détruisent la planète le plus vite possible. En fait, je crois que je commence à voir comme une sorte de fil rouge…

    Le problème, comme le souligne Dave Karpf, c’est qu’YCombinator est rempli de gens qui rêvent et veulent devenir… comme Sam Altman. Devenir un rebelle qui se suicide ou qui est envoyé en prison ne fait envie à personne.

    À un moment de ma vie, baigné dans l’environnement « startups », j’ai moi-même essayé de devenir un « entrepreneur à succès ». Intellectuellement, je comprenais tout ce qu’il fallait faire pour y arriver. Je me disais « Pourquoi pas moi ? ». Mais je n’y arrivais pas. Je n’étais pas capable d’accepter ce qui ne me semblait pas juste ou parfaitement moral. Peut-être que je partage un peu trop de points de communs avec Aaron Swartz (surtout les défauts et les spécificités alimentaires, un peu moins le génie).

    Et bien tant pis pour le succès. Aaron, chaque fois que je pense à toi, les larmes me montent aux yeux et j’ai envie de me battre. Tu me donnes l’énergie pour tenter de changer le monde avec mon clavier.

    Je n’espère pas y arriver. Mais je n’ai pas le droit d’abandonner.

    Dave, dans ton article tu te plains que tout le monde veut devenir Sam Altman. Moi pas. Moi plus. J’ai grandi, j’ai muri. Je veux (re)devenir un disciple d’Aaron Swartz. Lui, je peux en faire un modèle, une idole, car il n’a pas eu la chance de vivre assez longtemps pour développer ses zones d’ombre, pour devenir un vieux con.

    Un vieux con comme celui vers lequel l’entropie cérébrale me pousse chaque jour un peu davantage.

    Faut dire que pour taper ses billets de blog dans Vim et ses romans sur une machine à écrire mécanique, faut vraiment être un vieux con…

    Je réalise d’ailleurs que les héros de mon prochain roman sont une jeune rebelle et un vieux con. En fait, c’est pas si mal de devenir un vieux con rebelle… (sortie le 15 octobre, vous pouvez déjà commander dans votre librairie l’EAN 9782889790098)

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Tuesday 10 September 2024 - 02:00

    Produire l’abondant en utilisant des ressources rares

    Petite déambulation sur l’écriture, l’art et le productivisme

    Je discutais avec mon épouse de l’œuvre de Marina Abramović, une artiste totale qui nous remue profondément (que j’ai découvert il y a des années à la lecture de 2312, roman de Kim Stanley Robinson). Grâce à elle, nous sommes tombés d’accord sur une définition de l’art.

    L’art est un échange humain qui nous confronte et nous pousse hors de nos certitudes, de notre zone de confort intellectuel et moral.

    Si la génération automatique nous pousse à nous interroger sur l’art lui-même (et ce n’est pas nouveau), ce qui est produit aujourd’hui par des algorithmes n’est pour moi pas de l’art.

    L’auteur de SF Ted Chiang met les mots exacts là-dessus : tout écrivain a un jour été abordé par quelqu’un qui pense avoir une idée géniale de livre et veut « juste un écrivain pour l’écrire » (et, oui, ça m’est arrivé). Comme si « écrire » n’était qu’une couche technique au-dessus de l’idée. Comme s’il suffisait de demander « Peinds moi une dame avec un sourire énigmatique » à quelqu’un qui sait dessiner pour produire la Joconde.

    J’avais même fait un billet pour expliquer à quel point l’idée seule n’est rien.

    Selon Ted Chiang, l’écriture est un art et tout art consiste en des milliers, des millions de décisions, d’ajustements. La technique fait partie intrinsèque de la création. Le 15 octobre sort mon nouveau roman que j’ai tapé entièrement à la machine à écrire mécanique. Ce n’est pas un hasard. C’est une particularité profondément ancrée dans le texte lui-même. Je n’aurais pas pu l’écrire autrement.

    Tout écrivain, Saint-Exupéry le premier, vous le dira : l’art de l’écriture, c’est de supprimer, de trancher, de raccourcir le texte pour lui donner de la puissance.

    Tous les générateurs de type ChatGPT ne font qu’une chose : allonger un texte court (appelé « prompt »). Je dirais même que c’est le contraire de l’art ! Rallonger pour rallonger, c’est le sens même de la bullshitite administrativite aigüe qui gangrène notre espèce et contre lesquels les artistes et scientifiques, de Kafka à Graeber, luttent depuis des millénaires en souffrant, en hurlant.

    Produire de la merde en abondance

    C’est exactement la définition du capitalisme tardif morbide : continuer à produire en masse ce qui est déjà abondant (du plastique, des particules fines, de la distraction, de la merde…), en utilisant pour cela des ressources qui sont devenues rares (de l’air pur, du temps de vie …). Au point de rendre notre monde, réel ou virtuel, invivable. La merdification n’est pas qu’une image, c’est une description physique de ce que nous sommes en train de faire à grande échelle.

    Dans les villes américaines, on ne peut plus s’arrêter si on n’est pas une voiture. On ne peut plus pisser. On ne peut plus exister si on ne conduit pas.

    Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec ce que dit Louis Derrac sur le fait que le Web est devenu un simple vecteur de consommation comme la télévision, et non plus un espace d’échange.

    Encart publicitaire

    D’ailleurs, j’en profite pour vous dire que mon nouveau roman sort le 15 octobre. Je vous l’avais déjà dit ? Les voitures vont en prendre pour leur grade de la part des cyclistes.

    Un outil et non une solution

    Certains artistes ont compris que l’IA n’est pas une solution, mais un outil comme un autre. Ted Chiang cite Bennet Miller, je pense à Thierry Crouzet.

    Ces artistes ont la particularité de passer plus de temps, plus d’énergie à utiliser les IA que s’ils avaient choisi de réaliser leur œuvre par des moyens traditionnels. Ils explorent les limites d’un outil et ne sont pas du tout représentatifs du marché économique pour ces outils qui tentent de séduire les auteurs amateurs participant au NanoWriMo.

    Comme le dit Ted Chiang, la majorité des gens qui pensent écrire avec ChatGPT n’aiment pas écrire. Dans mon entourage, les gens l’utilisent pour envoyer des dossiers administratifs. Alors, est-ce utile ? Non, c’est juste que ces dossiers sont complètement cons, que personne ne va les lire et qu’on utilise des outils cons pour gérer des problèmes à la con qu’on se crée soi-même. Bref, pour générer de la merde alors qu’on en est déjà submergé.

    L’humanité cherche à atteindre le principe d’inefficacité maximale et nous avons désormais des outils pour être encore plus inefficaces.

    Et cela au prix d’une perte totale de compétence. Comme le dit la linguiste Emily M. Bender, on ne demande pas aux étudiants de faire des rédactions parce que le monde a besoin de rédactions. Mais pour apprendre aux élèves à structurer leurs pensées, à être critiques. Utiliser ChatGPT c’est, selon les mots de Ted Chiang, prendre un chariot élévateur à la salle de musculation. Oui, les poids vont faire des va-et-vient, mais va-t-on se muscler pour autant ?

    Une panique morale ?

    Ne sommes-nous pas dans une panique morale comme celles des jeux de rôle et des jeux vidéos il y a 30 ans ?

    Il faut rappeler que, parfois, les paniques morales étaient justifiées voire ont sous-estimé le problème. Pensez à l’impact nocif global sur la société des voitures ou de la télévision. Certains prédisaient le pire. Ils étaient encore loin de la vérité. Vous verrez le 15 octobre…

    On disait aussi que le GPS allait nous faire perdre le sens de l’orientation. Je vis dans une ville piétonnière où, il faut le reconnaître, il est assez difficile de s’orienter. Depuis 25 ans que je connais la ville, j’ai toujours croisé des gens perdus me demandant leur chemin. Or, depuis quelques années, une tendance inquiétante m’est apparue : les gens qui me demandent le chemin ont tous en main un téléphone avec Google Maps. Google Maps leur indique la direction. Ils n’ont qu’à littéralement suivre la ligne bleue. Et pourtant, ils sont à la fois incapables de suivre la direction de la flèche et se détacher de l’écran. Je sens que mes explications sont incompréhensibles. Leur regard est perdu, ils se raccrochent à l’écran. Parfois, je me contente de leur dire « suivez la direction indiquée par votre téléphone ».

    Une menace pour les écrivains ?

    J’aime beaucoup l’aphorisme bien connu qui dit que « tout le monde peut écrire, l’écrivain est celui qui ne sait pas s’empêcher d’écrire ». J’écris des livres, ce blog et mon journal parce que j’aime écrire. Parce que l’acte physique d’écrire m’est indispensable, me soulage. Depuis que j’ai 18 ans, j’ai découvert que je préférais écrire plutôt que de prendre une photo.

    Écrire me force à penser. J’appelle d’ailleurs ma machine à écrire ma « machine à penser ». En plusieurs décennies, l’écriture a eu autant d’impact sur moi que j’en ai sur mes écrits. Je fusionne avec mon clavier, je deviens ma machine à penser et j’évolue, parfois même je m’améliore. Si je ne suis pas un prix Nobel de littérature, je peux affirmer sans fard que « j’écris ». Je tente de maitriser l’écriture et commence seulement à percevoir l’écriture comme autre chose que quelques mots jetés intuitivement sur une page blanche virtuelle. Je ne fais que découvrir la profondeur de ce qu’est réellement l’écriture, je débute.

    Je repense à ce que me disait Bruno Leyval à propos de son rapport au dessin : il dessine tous les jours depuis qu’il est tout petit. Il dessine tout le temps. Il s’est transformé en machine à dessiner. Cette sensibilité de toute une vie ne pourra jamais se comparer à un algorithme générateur d’images.

    Pour la couverture de mon nouveau roman (sortie le 15 octobre. ah ? Vous le saviez déjà ? ), j’aurais pu, comme de nombreux éditeurs, faire un prompt et trouver une image jolie. Mais mon prompt, je l’ai donné à Bruno, sous forme d’un roman de 300 pages tapé à la machine. Bruno s’est emparé de l’histoire, a créé une couverture sur laquelle nous avons échangé. Cette couverture est ensuite passée au crible du graphiste de la collection. Il y a eu beaucoup de désaccords. La couverture n’est pas parfaite. Elle ne le sera jamais. Mais elle est puissante. Le dessin à l’encre, dont Bruno m’a offert l’original, exprime une histoire. Le contraste entre l’encre et le papier exprime l’univers que j’ai tenté de construire.

    J’ai la prétention de croire que ces désaccords, ces imperfections, cette sensibilité humaine dans la couverture comme dans le texte et la mise en page vont parler aux lecteurs et faire passer, dès l’entame, l’idée d’un monde où, soudainement, les voitures, les ordinateurs et les algorithmes se sont éteints.

    Je parle d’écrire du texte parce que je suis écrivain. Mais cela fonctionne de la même façon pour le code informatique comme le montre Ian Cooper. On cherche à optimiser la « création de logiciel » tout en oubliant la maintenance du logiciel et de l’infrastructure pour le faire tourner.

    Nous connaissons tou·te·s des entreprises qui se sont tournées vers Visual Basic ou J2EE pour « faire des économies ». Elles paient, aujourd’hui encore, leur dette au centuple. Se tourner vers l’IA n’est qu’une énième rediffusion du même scénario : tenter de faire des économies en évitant de prendre le temps de réfléchir et d’apprendre. En payer le prix pendant des décennies, mais sans même s’en rendre compte. Parce que tout le monde fait comme ça…

    La résistance numérique s’organise

    Carl Svensson explique sa stratégie d’utilisation du numérique et c’est, de manière très surprenante, incroyablement similaire à ma propre utilisation du Net. Sauf que j’utilise Offpunk pour lire le web/gemini et les RSS.

    Pour les curieux, je viens d’ailleurs de commencer un site présentant ce qu’est Offpunk.

    Simon Phipps, avec qui j’ai travaillé sur LibreOffice, compare le logiciel libre à l’alimentation bio (« organic » en anglais).

    Comme il le note très bien, le bio était au départ un concept holistique, rebelle. Comme il y avait de la demande, ça a été récupéré par le marketing. Le marketing ne cherche pas à concevoir une approche holistique, mais se pose la question « quelles sont les étapes minimales et les moins chères pour que je puisse apposer l’autocollant bio sur mon produit de merde ? ».

    L’open source et le logiciel libre sont exactement dans la même situation. L’idéal de liberté est devenu tellement accessoire que Richard Stallman est désormais perçu comme un extrémiste original au sein du mouvement qu’il a lui-même défini et fondé !

    Il est parfois nécessaire de brûler le marketing et de revenir aux fondamentaux. Ce qui est une bonne chose pour les business non monopolistiques, comme le souligne Simon. C’est pour ça que j’encourage de reconsidérer les licences copyleft comme l’AGPL.

    Retour au marketing

    Comme je l’ai subtilement suggéré, mon prochain roman sort le 15 octobre. Vu mon amour du marketing, je compte sur vous pour m’aider à le faire connaître, car j’ai la prétention de croire que son histoire vous passionnera tout en faisant réfléchir. Je cherche des contacts liés à des médias « cyclistes » (blogueu·r·se·s, journalistes, youtubeu·r·se·s, médias alternatifs, etc.) qui seraient intéressés par recevoir un exemplaire « presse » en avant-première. Me contacter par mail.

    Dès que le livre sera disponible à la vente, je l’annoncerai bien sûr ici sur ce blog. Oui, je risque de vous en parler quelques fois. Si vous voulez vraiment être informé·e avant tout le monde, envoyez-moi un mail.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Monday 26 August 2024 - 02:00

    Le retour de la vengeance des luddites technophiles

    La merdification par écran tactile

    En 2017, le destroyer John S. McCain de l’US Navy est rentré en collision avec un pétrolier libérien, causant la mort de 10 de ses marins et 100 millions de dégâts matériels.

    Adrian Hanft analyse de manière très détaillée l’accident causé principalement par le fait que les contrôles mécaniques ont été remplacés par des interfaces tactiles. Ce qui a fait que, suite à un malencontreux appui sur une « checkbox », les deux moteurs se sont décorrélés (ce qui est une fonctionnalité attendue) et, en conséquence, le bateau s’est mis à tourner lorsqu’un des moteurs a changé de puissance.

    Les détails sont croustillants. Comme le relève très bien Adrian, rien dans l’analyse de l’accident n’incrimine l’interface. L’US Navy semble quand même décidée d’en finir avec les interfaces tactiles et revenir aux contrôles physiques.

    Adrian, qui est designer de profession, de s’insurger et de dire qu’on peut concevoir de « bonnes interfaces graphiques ».

    Non.

    On ne peut pas. Un écran tactile nécessite de le regarder. On ne peut pas acquérir des réflexes moteurs sur un écran tactile. On ne peut utiliser un écran tactile en regardant ailleurs (ce qui est quand même utile quand on conduit un bateau de 9000 tonnes). On ne peut pas former des marins capables d’agir intuitivement en situation de stress si l’interface change tous les 6 mois pour cause de mise à jour.

    Il est temps d’accepter que nous nous faisons entuber par l’industrie de l’informatique et qu’informatiser tout est essentiellement contre-productif, voire dangereux. Si j’étais vulgaire, je dirais qu’on se fait doigter par la digitalisitation.

    Dessin humoristique montrant une dame cherchant à acheter un ticket de train et se voyant rétorquer de rentrer chez elle, de créer un compte sur la plateforme, d’acheter le ticket, de le transférer sur son smartphone et que ce sera plus facile (Dessin de Len Hawkins pour le magazine "Private Eye")
    Dessin humoristique montrant une dame cherchant à acheter un ticket de train et se voyant rétorquer de rentrer chez elle, de créer un compte sur la plateforme, d’acheter le ticket, de le transférer sur son smartphone et que ce sera plus facile (Dessin de Len Hawkins pour le magazine "Private Eye")

    La première et même unique propriété d’une bonne interface utilisateur c’est de ne jamais changer. De rester identique pendant des années, des décennies afin de construire une expertise durable et transmissible.

    L’exploitation du travailleur

    Comme le souligne Danièle Linhart dans « La comédie humaine du travail », le changement permanent est une stratégie consciente afin de détruire toute expertise et donc d’enlever tout pouvoir au travailleur. En supprimant le concept d’expertise, les travailleurs deviennent des pions interchangeables sans aucune capacité de négociation.

    Le changement permanent n’est pas une conséquence, c’est une stratégie de management parfaitement consciente et théorisée !

    Les premiers à comprendre la spoliation dont ils étaient victimes à travers le changement de leurs outils furent les luddites. Gavin Mueller le raconte très bien dans « Breaking Things at Work, The Luddites Were Right About Why You Hate Your Job ». Dans son premier chapitre, Gavin Mueller décrit avec une incroyable justesse le logiciel libre comme un mouvement Luddite technophile.

    Contrairement à ce que la propagande nous fait croire, le luddisme n’est pas une opposition à la technologie. C’est une opposition à une forme de technologie appartenant à une minorité utilisée pour exploiter la majorité.

    L’exploitation de l’utilisateur

    Mais pourquoi se limiter à exploiter le travailleur maintenant qu’on a des « utilisateurs » ?

    Numerama revient sur la Tesla qui a bloqué le centre de Sète pendant 45 minutes en se mettant à jour. Selon eux, le problème est le conducteur qui a lancé volontairement la mise à jour.

    C’est pas faux.

    Et l’article d’insister et de donner des conseils pour programmer la mise à jour de son véhicule la nuit et de prévoir qu’une mise à jour peut mal se passer et rendre le véhicule inopérant.

    J’aimerais qu’on s’arrête un moment sur ce concept popularisé par nos ordinateurs puis nos téléphones et désormais nos voitures : il est désormais acquis que tout appareil doit, régulièrement, être rendu inopérant pendant plusieurs minutes. Il est acquis que chaque utilisateur doit prendre le temps de lire et de comprendre ce que chaque mise à jour entraîne (ils sont bien naïfs chez Numerama de croire que cliquer sur "accepter" n’est pas devenu un réflexe musculaire). À l’issue de ce processus, si l’appareil fonctionne encore (ce qui n’est pas toujours le cas), l’utilisateur aura la chance de voir que son appareil ne fonctionne plus de la même façon (c’est le principe même d’une mise à jour). D’après le constructeur, c’est toujours « en mieux ». D’après mon expérience, pour la majorité des utilisateurs, c’est une terrible période de stress où on ne peut plus faire confiance, certaines choses doivent être réapprises. Quand elles n’ont pas tout simplement disparu.

    En résumé, un appareil qui se modifie est, par essence, un ennemi de son utilisateur. L’utilisateur paie pour avoir le droit de devenir l’esclave de son appareil ! Je le disais dans ma conférence « Pourquoi ? ».

    Le point positif de tout cela c’est que si les bateaux de guerre et les voitures individuelles commencent à agir contre leurs utilisateurs de manière plus ouverte, les gens vont peut-être finir par comprendre que ces engins leur pourrissent la vie depuis le début.

    Mais en fait, je rêve complètement. Une majorité de gens veulent des trucs merdiques. Sporiff revient sur le sujet avec le fait qu’en Allemagne, partager son compte Iban ou son adresse email est considéré comme « intime », mais pas partager son Insta pour chatter et son compte Paypal.

    L’arnaque Telegram

    À propos de vie privée et d’exploitation des utilisateurs. Ou au moins de leur crédulité.

    J’entends régulièrement que Telegram serait une messagerie chiffrée. Ce n’est pas et n’a jamais été le cas. Telegram est équivalent à Facebook Messenger, c’est vous dire. L’entreprise Telegram (et le gouvernement russe) peut lire et analyser 99% des messages qui transitent sur cette plateforme.

    On pourrait penser que c’est une subtilité informatique dans les techniques de chiffrement, mais pas du tout. Telegram n’est pas et n’a jamais été chiffré de bout en bout. C’est aussi bête que ça. Ils ont tout simplement menti à travers le marketing.

    Mais comment ce mensonge est-il devenu populaire ? Tout simplement parce que Telegram offre une possibilité de créer un « secret chat » qui lui est techniquement chiffré. Il y a donc moyen d’avoir une conversation secrète sur Telegram, en théorie. Mais en pratique ce n’est pas le cas, car :

    • Ces conversations secrètes ne fonctionnent que pour les conversations directes, pas pour les groupes.
    • Ces conversations secrètes sont difficiles à mettre en place
    • Ces conversations secrètes ne sont pas par défaut
    • Ces conversations secrètes n’utilisent pas les standards de l’industrie cryptographique, mais une solution « maison » développée par des personnes n’ayant aucune expertise cryptographique
    • L’entreprise Telegram (et le gouvernement russe) savent quand et avec qui vous avez initié un chat secret. Et ils peuvent le recouper avec la partie non secrète (imaginez un instant le « On passe sur le chat secret pour discuter de ça ? »).

    Je pensais sincèrement que tout le monde était plus ou moins au courant et que le succès de Telegram était comparable à celui de Messenger ou Instagram : pour les gens qui s’en foutent. Mais les médias n’arrêtent pas de décrire Telegram comme une application sécurisée. C’est faux et cela n’a jamais été le cas.

    Ce qui confirme l’adage (que j’ai inventé) :

    Les articles dans les médias grand public sont fiables sauf pour les domaines dans lesquels vous avez un minimum de compétences.

    Si vous utilisez Telegram, il est urgent de migrer sur une autre plateforme (le plus facile étant pour moi Signal, mais surtout, évitez Whatsapp). Même si vous pensez que vous vous en foutez, que vous ne postez jamais. Votre simple présence sur cette plateforme peut un jour encourager quelqu’un d’autre à vous contacter pour des sujets privés que vous n’avez pas spécialement envie de partager avec le gouvernement russe.

    Soutenir le logiciel libre

    Mais tout n’est pas noir.

    Des entreprises françaises s’associent pour soutenir le logiciel libre à hauteur d’un pourcentage de leur chiffre d’affaires. J’aime ces enfoirés de luddites technophiles !

    Le retour des blogs luddites

    Le monde luddite se porte d’ailleurs plutôt bien. Solderpunk, le fondateur de Gemini, s’étonne de voir que certains des blogueurs non-tech qu’il suivait il y a plusieurs années réouvrent aujourd’hui leur blog après l’avoir fermé pour devenir Instagrammeu·r·se·s durant quelques années.

    Je ne sais pas si c’est une vraie tendance ou juste ma bulle personnelle. En vrai, je crois avoir appris qu’il ne faut pas tenter de chasser les tendances à tout prix. J’aime bloguer et je veux le faire jusqu’à la fin de ma vie. J’aime écrire de la science-fiction et je pense continuer à écrire de la science-fiction jusqu’à la fin de ma vie. Si les blogs et la SF ne sont pas tendance, tant pis, au moins je ferai ce que j’aime et ce en quoi je crois. Si les blogs ou la SF (re)deviennent soudainement à la mode, alors peut-être que j’en bénéficierai d’une manière ou d’une autre. Et encore, je ne suis pas sûr parce que le succès médiatique ira certainement à ceux qui ont le talent de surfer sur les tendances.

    Mais je suis persuadé qu’au crépuscule de ma vie, je tirerai beaucoup plus de fierté d’avoir consacré mon temps à faire ce que j’aime et à partager avec ceux qui apprécient les mêmes choses que moi. Les sirènes de la gloire éphémère rendent parfois ce choix difficile, surtout pour moi, qui suis vite attiré par les paillettes du star-système. Mais je suis convaincu que c’est le bon.

    Interview sur le métablogging

    Pour ceux qui s’intéressent à la manière dont je blogue, pourquoi je blogue, comment je blogue, j’ai répondu à un long interview en anglais par Manuel Moreale pour la newsletter « People & Blogs ». Je n’aime pas trop le « Métablogging » (bloguer sur le fait qu’on blogue). Du coup, il y a dans cet interview pas mal de choses que je n’aurais jamais abordées ici même.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Sunday 18 August 2024 - 02:00

    Le marketing, une religion malveillante, incompétente et dangereuse

    Le marketing est devenu une religion. Un ensemble d’actions que les pratiquants appliquent aveuglément parce que « tout le monde le fait ». Comme toute religion, c’est profondément stupide.

    Ticket de train européen

    Prenez l’idée de mettre en place un ticket de train européen. Simple, efficace.

    Mais le plus gros morceau, ça va être de convaincre les marketeux de la SNCF qui s’efforcent, depuis des années, de faire exactement le contraire en forçant chaque voyageur qui traverse la France d’apprendre la différence entre un TGV Ouigo et un TGV Inoui.

    Comme si on en avait quelque chose à foutre du nom du train dans lequel on est…

    Mais pour les marketeux, deux types de trains, c’est deux fois plus de budgets pour faire deux fois plus de pub. Bref, si vous êtes dans le marketing, comme disait Bill Hicks : « Please kill yourself ! »

    Comme le dit Esther sur Mastodon : il faut considérer la publicité de la même manière que les spécialistes en sécurité considèrent les injections de code. Une exploitation frauduleuse d’un bug !

    Marketing intelligent

    Regardez cette mode de rendre tout « intelligent ». Et bien il s’avère que je ne suis pas le seul à ne pas vouloir une brosse à dents ou un frigo « intelligent ».

    Une étude à démontré que le mot « artificial intelligence » est une raison majeure pour ne pas acheter un produit.

    L’une des critiques majeures que je fais envers la bulle AI c’est qu’elle n’est absolument pas nouvelle.

    Vous vous souvenez du scandale Ashley Madison ? Un site de rencontre pour adultes mariés souhaitant vivre des aventures extra-conjugales. La base de données s’était fait pirater et les noms et informations des adultes inscrits avaient été rendus publics. « Mais chérie, je te jure que c’était juste pour tester ! »

    Le truc que tout le monde a raté c’est qu’en réalité, les membres du site n’étaient que des hommes. Et qu’ils payaient pour chatter, sans le savoir, avec des bots. Ce qui, ironiquement, signifie qu’Ashley Madison rendait les maris volages plus fidèles vu qu’ils perdaient leur temps à draguer des algorithmes.

    Mais là où je pleure, c’est lorsque des entreprises qui ont des intérêts a priori opposé à cette mode de l’AI partout tombent en plein dans le panneau. Comme par exemple Protonmail, qui se focalise sur la sécurité et la confidentialité de vos emails.

    Et bien ils viennent de lancer un assistant AI pour rédiger vos emails à votre place. Ça pose plein de questions sur la confidentialité bien résumées ici:

    Mais, avant cela, la question principale qui me vient à l’esprit c’est : si vous ne voulez pas écrire un email, pourquoi l’envoyer en premier lieu ? Pourquoi le rendre plus long que nécessaire ?

    Qui trouve réellement plus facile d’écrire un prompt et de relire en email automatiquement généré que de juste écrire ce qu’il veut dire ? Vous trouvez qu’on a pas assez d’emails comme ça ? Vous trouvez que les gens sont tellement doués avec l’expression écrite que leurs textes sont trop précis, trop clairs et qu’il faut absolument complexifier et allonger tout ça ?

    C’est effrayant comme le monde semble conçu par des incompétents pour des incompétents. Comme je le disais au Breizhcamp : si vous utilisez un ordinateur régulièrement, apprenez la dactylographie. Tant que vous ne maitrisez pas votre clavier, le reste est du bullshit.

    Malveillant, mais incompétent

    Le pire avec cette religion du marketing, ce n’est pas qu’elle soit totalement malveillante et qu’elle nous fasse tous contribuer à la destruction des écosystèmes. Non, le pire c’est que c’est avant tout le règne de l’incompétence totale. Tout le monde fait n’importe quoi sans rien comprendre.

    Genre on utilise Slack.

    Le truc le plus improductif du monde.

    On en revient à l’algorithme de Richard Feynman pour résoudre un problème :

    1. Écrire le problème
    2. Penser très fort
    3. Écrire la solution

    Tous les outils, les meetings, les chats, les notifications sont des tentatives de ne pas faire les deux premières étapes, car c’est difficile. Cela demande un effort. Cela demande des moments de solitude. Alors on brasse du vent en espérant que le problème se résolve tout seul ou en harcelant quelqu’un pour qu’il le fasse.

    Le fait de harceler celui qui résout le problème a deux avantages : s’il réussit, on pourra dire que c’est grâce à notre harcèlement. S’il échoue, on pourra dire qu’on ne l’a pas harcelé assez.

    Comme le dit Sporiff, avant d’acheter tous les ustensiles spécialisés d’une cuisine, il vaut mieux investir dans quelques très bons couteaux et apprendre à s’en servir.

    La tech réactionnaire

    Les geeks de ma génération ont grandi avec l’idée d’un progrès technologique positif porté par des entreprises bienveillantes. « Don’t be evil ».

    Mais, comme l’analyse Olivier Alexandre, sociologue au CNRS, si la tech jouit d’une image progressiste, elle est devenue fondamentalement réactionnaire. Les hippies d’hier sont devenus milliardaires et construisent des idéologies morbides pour justifier leur fortune.

    Notre dépendance à la tech est pour la jeune génération ce que la dépendance au pétrole était pour les boomers.

    Winter parle d’ailleurs de la suppression de son compte Twitter, Reddit et Facebook.

    Twitter/X est devenu un réseau dédié à promouvoir Trump. Est-ce que vous créeriez un compte sur Truth.social, le réseau de Trump ? Probablement pas. Du coup, pourquoi êtes-vous encore sur X/Twitter ?

    La réponse est simple : par immobilisme. Parce que c’est plus difficile de « défaire » que de faire, un truc que le marketing comprend très bien. On s’est moqué de Musk lorsqu’il a acheté Twitter pour une véritable fortune, qu’il perd de l’argent tout le temps. Mais si Trump est réélu, on réalisera que Musk n’a pas fait autre chose que Bolloré : investir son argent pour tenter d’imposer son idéologie.

    Absurdité administrative

    Mais en fait, tout cela est très logique. Le marketing nous vend une illusion de bienveillance et d’efficacité, mais veut surtout que nous soyons le plus inefficaces possible. Que nous gaspillons le maximum. Et que nous soyons malheureux pour compenser en achetant.

    Un billet d’Olivier Ertzcheid résonne particulièrement en moi. Il décrit l’absurdité quotidienne qu’il vit dans son université. Et sa stratégie de demander toujours « Et après ? » lorsqu’on lui présente des tâches comme incontournables et qu’il négocie pour ne pas les faire.

    Je n’ai pas sa patience. Je bouillonne de colère. Je refuse platement. Je dis « C’est parfaitement stupide. Je le ferai lorsque vous m’aurez démontré que ce n’est pas complètement absurde, con et dangereux ».

    Lorsque je dis cela, j’attends sincèrement qu’on me démontre mes erreurs. Je crois sincèrement que je n’ai pas compris certains aspects. J’ai envie de comprendre.

    Mais, dans l’immense majorité des cas, il n’y a rien à comprendre qu’une obéissance aveugle et un refus total de se poser la moindre question. Je suis simplement, subtilement écarté de tous les processus.

    Souvent, on me dit que je suis prétentieux. Que je prends les gens pour des cons. C’est parce que, lorsque je pose des questions, personne ne veut m’expliquer. Personne ne sait m’expliquer. On me dit que « C’est comme ça ! ». « C’est évident ! ». Je réponds que non, pas pour moi.

    Alors on me regarde avec une forme de pitié : « Le pauvre… Il ne comprend pas l’importance du processus de décision du format des timesheets ». Et je lis dans leurs yeux qu’eux non plus ne le comprennent pas, mais qu’ils n’arrivent même pas à le réaliser. Qu’ils n’ont pas le droit de le réaliser.

    Alors je vous le demande, à vous qui me lisez, à vous dont je suis sûr que vous percevez l’absurdité de bien des actions qu’on vous demande de faire : demandez « Pourquoi ? ». Demandez « Et si on ne le fait pas ? ». Cela ne vous coûtera rien. Cela ne fera pas de vous un rebelle. Mais ce sera déjà un début…

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Monday 05 August 2024 - 02:00

    Décidément, un rien vous habille !

    Petit éloge de la nudité

    Si j’apprécie le fait de nager ou de faire un sauna tout nu, le naturisme ne m’avait jamais réellement attiré. Sans juger ceux qui le pratiquaient, je considérais que ce n’était tout simplement pas pour moi.

    Jusqu’au jour où un couple d’amis est parti vivre à l’étranger. Depuis trente ans, ils passent toutes leurs vacances dans un centre naturiste. Ils nous ont invités à les rejoindre une semaine.

    J’ai tout d’abord rechigné. Mes plus bas instincts patriarcaux, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, se sont rebellés à l’idée que mon épouse soit nue au milieu d’étrangers. Mais elle a argué que nous n’aurions plus beaucoup d’opportunités de revoir nos amis, que je n’étais pas obligé de l’accompagner, que ce n’était que quelques jours, qu’au pire, cela ferait une expérience intéressante.

    J’ai opposé un mâle refus catégorique. C’est ainsi que, quelques mois plus tard, nous avons débarqué en famille avec armes et (trop de) bagages au sein d’un gigantesque complexe naturiste.

    La première chose qui m’a rassuré fut de constater que beaucoup de gens étaient bel et bien habillés. Si la nudité est obligatoire à la plage et à la piscine, le reste du camp est entièrement libre.

    Force est de constater que, durant les premières heures, mon regard fut irrémédiablement attiré par ces corps nus marchant, faisant du mini-golf, du vélo ou de la pétanque. Mon esprit y voyait quelque chose d’anormal, de choquant. Moi-même, je ne me déshabillais que pour accéder à la plage.

    Et puis, bien plus rapidement que tout ce que j’avais pu imaginer, mon sentiment de normalité a basculé. Ces jeunes, ces vieux, ces vieilles, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces ados, ces gros·ses, ces maigres. Tou·te·s sont devenu un brouillard couleur chair bronzée dans lequel je me mouvais sans avoir à faire attention à ma propre apparence, à l’image que je véhiculais.

    Une nudité normale, respectueuse et déconnectée

    Depuis les zones de campings de tentes Décathlon aux larges chalets devant lesquels sont garées des Tesla flambant neuves, le camp naturiste fédère un panaché de catégories sociales. Pourtant, une fois dégagées de l’incontournable apparat des vêtements, les classes ne se distinguent plus. Une sensation d’égalité se dégage.

    Très vite, mon propre corps m’est apparu comme parfaitement normal, banal. Ni le plus gros, ni le plus maigre, ni le plus musclé, ni le plus malingre. J’ai acquis la conviction particulièrement reposante qu’il n’intéressait personne. Ce fait est particulièrement important pour les femmes habituées à être reluquées. Mon épouse m’a confié l’étonnant sentiment de confiance de se sentir nue sur la plage avec un respect naturel des hommes. Car, dans un camp naturiste, un homme indélicat ne va pas s’attarder sur un corps comme il peut le faire en temps normal sur un décolleté ou un string. Les corps nus sont la normalité.

    Il faut avouer que cette ambiance respectueuse est rendue possible par l’organisation d’une sécurité impressionnante. De jeunes jobistes patrouillent en permanence. Tout comportement indélicat est immédiatement sanctionné et, en cas de récidive, peut mener à l’exclusion.

    La liberté de la nudité n’est pas simplement psychologique. Elle est également matérielle. Mon épouse et moi-même avons découvert que nous avions prévu beaucoup trop de linge pour la semaine. Pas de linge, pas de lessive, pas d’usure, pas de besoin de renouveler une garde-robe. Outre l’égalité, la nudité offre une contre-mesure incroyable au consumérisme.

    Nous qui ne supportons pas le tabac, nous avons également rarement été aussi peu dérangés par la cigarette. Si certains fument, ils m’ont semblé moins nombreux que dans les endroits que je fréquente habituellement. Philosophiquement, le refus du tabac et le l’alcool font partie des fondements historiques du naturisme. Il est d’ailleurs interdit de fumer sur l’île naturiste du Levant, dans le Var.

    Une règle évidente d’un camp naturiste est l’interdiction de prendre des photos sur lesquelles peuvent apparaitre d’autres membres. Cela semble logique, mais cela a un impact profond : l’immense majorité des vacanciers se déplace sans smartphone. Sans poche, c’est d’ailleurs peu pratique. À quelques rares exceptions près, je n’ai vu personne rivé sur son écran durant toutes la semaine. En croisant des bandes d’adolescents qui se retrouvaient ou se déplaçaient, je fus plus frappé par la disparition totale des smartphones que par l’absence de vêtements.

    En les voyant faire du surf ou des concours de poirier, la nudité souriante de ces corps élancés m’est apparue comme une métaphore de la déconnexion.

    La contre-sexualisation de la nudité

    L’une de mes craintes inconscientes avant de pratiquer le naturisme était certainement l’aspect sexuel. Je ne supporte ni le voyeurisme ni l’exhibitionnisme et j’avais peur de me retrouver au milieu d’une population pratiquant une forme douce des deux.

    Je m’étais totalement fourvoyé.

    Ce n’est pas la nudité qui sexualise. C’est nous qui sexualisons la nudité en la cachant, en la rendant honteuse.

    Nous avons tellement peur que nos enfants soient confrontés à la violence de la pornographie en ligne que nous en oublions que c’est l’une des seules occasions durant laquelle ils seront confrontés à la nudité. Le corps est alors irrémédiablement associé au sexe, à la violence, à l’humiliation.

    L’hyper sexualisation de la nudité est poussée à l’extrême par les religions qui cherchent à camoufler le corps des femmes. Mais, d’une manière générale, toutes les religions monothéistes rejettent violemment la nudité. En cachant le corps, on génère artificiellement la honte et la violence. On transforme le corps en marchandise tout en soumettant l’esprit aux dictats religieux.

    À l’inverse, l’ostentation si prisée par le consumérisme est également délétère. Sur tout le séjour, une seule personne m’a négativement impactée. Une femme sur la plage qui, bien que nue, portait de lourds bracelets aux poignets et aux chevilles, un collier, des lunettes de soleil de marque, un chapeau compliqué. Marchant avec des sandales aux talons surélevés, elle fumait de longues et très fines cigarettes. Il m’a fallu quelques secondes avant de comprendre pourquoi j’avais été choqué. Contrairement aux milliers d’autres naturistes, cette personne mettait sa nudité en scène. Elle perpétuait, probablement sans en être conscient, le jeu capitaliste de la marchandisation des corps. Le fait qu’elle ait été la seule de tout mon séjour à fumer sur la plage n’est probablement pas anodin.

    La maladie de l’anti-nudité

    Le souvenir d’un ancien voisin m’est un jour revenu. Il y a quelques années, cet homme, avec qui j’échangeais jusque là de simples « Bonjour », avait commencé à m’injurier en hurlant, en me traitant de malade mental. Il m’avait fallu de longues minutes de palabres pour comprendre qu’il m’avait un jour vu nu dans mon jardin.

    Il faut reconnaitre que lorsqu’il faisait nuit noire, persuadé que personne ne pouvait me voir, j’allais parfois me plonger nu dans le bac d’eau qui nous sert de piscine.

    Mes explications et excuses n’ont en rien atténué sa colère. Le simple fait que je puisse être nu chez moi m’avait transformé définitivement en monstre abject mentalement dérangé.

    Ma brève expérience du naturisme m’a permis de me rendre compte à quel point ce rejet de la nudité est une maladie. Car nous sommes tous nus sous nos vêtements. Nous avons tous un corps. Il n’y a rien de plus naturel que la nudité. Que ce voisin soit entré dans une colère aussi noire pour un événement aussi anodin en dit long sur sa propre haine inconsciente du corps humain.

    En rejetant et sexualisant la nudité, nous traumatisons le regard de nos enfants sur leur propre corps, nous générons artificiellement de la violence, de la souffrance, de la honte.

    À toutes les personnes qui sont complexées vis-à-vis de leur propre corps, je ne peux que conseiller de passer quelques jours dans un camp naturiste.

    Cela demande du courage, c’est réellement étrange. Ce n’est certainement pas pour tout le monde.

    Mais c’est un avant-goût d’une liberté que nous avons trop souvent camouflée. C’est un remède contre la marchandisation et la bigoterie qui étouffent nos corps et nos esprits.

    Être nu, c’est une lettre d’amour à la vie, à l’humanité. Nues, les personnes sont belles. En se croisant au détour d’une promenade, leurs regards se disent :

    « Vous êtes beaux, vous êtes belles ! Décidément, un rien vous habille ! »

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  • Sunday 21 July 2024 - 02:00

    Pour une mémoire commune numérique

    L’amnésie d’Internet

    Internet est un lieu d’échange, mais sa mémoire est volatile. Nous avons tous connu des sites qui disparaissent, des ressources qui deviennent inaccessibles. Personnellement, j’ai perdu tous mes sites web avant ce blog. J’ai perdu tout ce que j’ai posté sur les réseaux sociaux, particulièrement Google+ où j’étais très actif.

    Cela m’a servi de leçon. La simplification à outrance de ce blog est une manière pour moi de le pérenniser.

    Tout le monde ne pense pas comme moi ou ne réalise pas l’importance de l’archivage.

    Toutes les archives du site de MTV, la chaine télé musicale qui a marqué ma génération, viennent d’être irrémédiablement effacées.

    Cela va continuer. Avec le Web en 91 puis les smartphones en 2007, Internet s’est complètement insinué dans la société et la vie de tous les humains. Mais c’est très récent. Tellement récent que nous n’avons aucun recul sur ce que cela signifie sur le long terme.

    Rappelons que les protocoles à la base d’Internet ont été conçus en imaginant que le stockage serait cher, mais que la bande passante serait bon marché. Internet est donc un réseau de routage de paquets sans aucune capacité de mémoire. Mémoriser ne fait pas partie de sa structure intrinsèque. Le réseau est conçu pour échanger et oublier.

    Ironiquement, l’inverse s’est passé : le stockage est devenu meilleur marché que la bande passante. Mais la technologie ne s’est pas adaptée. Les humains non plus. Nous échangeons à toute vitesse des informations que nous oublions tout aussi vite.

    Il n’y a, à ce jour, qu’une seule technologie qui a fait ses preuves pour nous souvenir et améliorer notre mémoire collective dans la durée : l’écriture. Les livres. Les livres qui, à l’exception d’incendies dramatiques, résistent aux millénaires, aux multiples lectures, aux annotations, à l’écorchage de leurs pages.

    Internet et les livres resteront toujours complémentaires. Le premier pour nous mettre en contact et nous permettre d’échanger en temps réel. Les seconds pour nous permettre de nous souvenir et d’échanger à travers les années et les siècles.

    La mémoire de la ligne de commande

    Sur Internet, on passe son temps à réinventer la roue alors que la solution existe probablement. D’où cette question provocante, mais incroyablement pertinente : pourquoi ne pas utiliser SSH pour tout ?

    Exemple avec un chat qui enfonce les Slack et autres Teams tout en ne nécessitant rien d’autre qu’un client ssh.

    SSH all the things!

    On me rétorquera que c’est plus compliqué. Je réponds que pas du tout. Il faut juste apprendre tout comme nous avons appris à cliquer sur des liens. Il faut arrêter de prendre les utilisateurs pour des nuls et expliquer des choses qui pourront leur servir toute leur vie.

    Une fois le principe de base d’une ligne de commande compris, un ordinateur devient une machine incroyable qui obéit aux ordres qu’on lui donne et non plus une boîte noire magique dont il faut deviner ce qu’elle veut qu’on fasse. La ligne de commande contrôle l’ordinateur là où le GUI contrôle l’utilisateur. 

    Retenir une ligne de commande est très simple : il suffit de l’écrire quelque part. Par exemple dans un livre. Retenir une action à accomplir dans une interface graphique est très difficile. De toute façon, elle change tout le temps.

    Autre point sous-estimé : une ligne de commande se partage très simplement. La ligne de commande est, par essence, sociale. Le GUI est solitaire. Comme cette fois où j’ai tenté, par téléphone, d’aider ma mère à installer un logiciel sous Ubuntu. Comme je n’arrivais pas à lui dire où cliquer, j’ai fini par lui faire lancer un terminal et lui dicter la commande. Ça a fonctionné du premier coup (j’ai juste dû lui prévenir que c’était normal que son mot de passe ne s’affiche pas, qu’il fallait le taper à l’aveugle).

    Software Supply Chain contre Communs numériques

    Dans un billet précédent, j’explique que contribuer à l’open source doit être vu comme une contribution aux communs et, de ce fait, il faut favoriser les licences Copyleft qui imposent de reverser aux communs toute modification/contribution ultérieure.

    Ces 20 dernières années sont une leçon que si l’Open Source a gagné, c’est essentiellement parce que les grosses entreprises utilisent l’Open Source comme un gigantesque réservoir de main-d’œuvre gratuit. Elles vont même jusqu’à se plaindre quand un logiciel casse leur produit alors même qu’elles n’ont jamais acheté ce logiciel ni contribué.

    Thomas Depierre pointe l’erreur de logique: les entreprises parlent de « Supply Chain » (chaine des fournisseurs), mais lorsqu’on écrit du code Open Source, on n’est pas un fournisseur. Et on n’a pas spécialement envie de le devenir. Un truc que les entreprises ont du mal à comprendre « Si on a ce code dans notre produit, il provient soit de chez nous, soit d’un fournisseur, non ? ». Et bien non.

    La meilleure solution est pour moi d’utiliser des licences copyleft et, plus spécifiquement la licence AGPL qui impose le copyleft y compris pour les utilisateurs réseau. En clair, s’il est prouvé que Google utilise du code copyleft dans son moteur de recherche, n’importe quel utilisateur a le droit dé réclamer le code de tout le moteur Google.

    Inutile de dire que les entreprises sont terrifiées à cette idée et qu’elles fuient le code GPL/AGPL comme la peste. C’est la raison pour laquelle le noyau Linux, sous GPL, est complètement isolé du reste du système dans Android. À part Linux, Apple, Google et Microsoft considèrent le GPL comme un véritable cancer. Les serveurs Netflix ou la PlayStation Sony sont sous FreeBSD par crainte de la GPL. macOS se base également sur BSD en évitant le monde Linux par peur d’être contaminé à la GPL.

    Ils ont tellement peur qu’ils accusent les licences copyleft d’être « restrictives ». Non. La seule restriction que vous impose le copyleft, c’est de vous interdire d’ajouter des restrictions à vos utilisateurs. Il est interdit d’interdire.

    Alors, oui, au plus il y aura du code sous licence AGPL, au moins les entreprises considéreront les développeurs open source comme des fournisseurs. Plus il y aura de code sous licence copyleft, plus large sera notre mémoire commune numérique.

    TL;DR: release your code under the AGPL

    Bon, après, je dis AGPL, mais je suis seulement en train de découvrir qu’en droit européen, il est bien possible que l’EUPL soit préférable. Mais, dans l’esprit, les deux sont équivalentes.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Wednesday 03 July 2024 - 02:00

    Petit dictionnaire du spammeur

    Le but de la publicité est de vous faire consommer plus. Donc de vous faire polluer plus. C’est, écologiquement, une activité criminelle et moralement injustifiable.

    Mais il y a pire que la destruction de la planète ! Après tout, détruire la planète, tout le monde le fait. C’est devenu banal.

    Ce qui est unique à la publicité, c’est l’envahissement permanent de notre espace mental, de nos inbox, de tous nos canaux de communication. On parle alors de « spam ».

    Le spam est à la fois un crime écologique à l’échelle de la planète et une atteinte morale envers l’individu.

    Pour s’acheter une façade de respectabilité, les criminels se sont contentés de changer de nom. Voici donc un petit dictionnaire pour vous aider à y voir clair.

    Ce n’est pas parce que vous appelez vos spams autrement que vous n’êtes pas un enfoiré de spammeur

    Agence marketing : Entreprise spécialisée dans la production de spam

    Spécialiste marketing : spammeur

    Mailing : spam

    Cold-mailing : spam (et assumé comme tel)

    Communication : spam

    Stratégie de com : série de nombreux spams

    Newsletter : spam (sauf lorsque les abonnés ont explicitement et volontairement fait des démarches pour recevoir les emails. Si vous avez obtenu une liste d’adresses email pour votre newsletter d’une source externe, vous êtes un spammeur. Si l’abonnement se fait en oubliant de cocher une case, vous êtes un spammeur. Si vous n’êtes pas certain, vous êtes un spammeur.)

    Influenc·eur·euse : diffuseur de spam, mais qui a l’air cool

    Partenariat : contrat liant une agence marketing et l’influenc·eur·euse

    Ambassad·eur·rice : influenc·eur·euse qui vient de signer un partenariat

    Vous êtes probablement le méchant du film

    Si vous participez à l’une des activités ci-dessus, c’est que vous pourrissez la vie des autres pour nous tenter de convaincre de pourrir à notre tour la planète. Vous êtes une cause majeure du problème.

    Oui, vous, qui envoyez des newsletters à toutes les personnes qui sont passées dans votre magasin, votre hôtel ou un train de votre réseau : vous êtes un·e enfoiré·e de spammeur.

    Si vous vous en gargarisez sur LinkedIn avec les termes ci-dessus, avouez qu’on peut difficilement faire autre chose que de vous demander d’aller vous faire foutre.

    Et si vous trouvez que ce billet exagère, qu’on ne peut pas mettre tout le monde dans le même bateau, qu’il faut bien que vous fassiez votre boulot : vous êtes un·e enfoiré·e de spammeur, mais vous ne l’assumez pas. Oui, vous êtes le méchant du film et vous êtes trop hypocrite pour oser vous l’avouer.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

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  • Monday 01 July 2024 - 02:00

    On Open Source and the Sustainability of the Commons

    TL;DR: put your open source code under the AGPL license.

    Much have been said about the need to pay Open Source developers for their work and the fact that huge corporations use open source software without contributing back.

    Most articles I’ve been reading on the subject completely miss the mark. Plenty of commentators try to reinvent some kind of "free software but with forced contributions" or "free software but non-commercial". Those are naive and wrong. If you impose limitations, it’s, by definition, not free software anymore.

    The problem is not about Open Source or Free Software. The problem is everything else.

    Open Source utopia, as envisioned until the first decade of this millennium, was to create a huge, powerful stack of open-source software that would serve as the foundations of any human endeavour. Including building businesses or, for some, proprietary products. Free Software would be part of the commons, a huge natural pool of resources. Every business would be small in comparison. Just like we allowed private companies to sell water (a common good) thinking the companies would be small compared to the nearly infinite supply of water.

    We were naive.

    What we got is more or less the opposite: huge monopolistic corporations and lots of small fragmented free software pieces that connect them. Bottled soda factories pumping so much water that whole populations start to suffer from the lack of fresh water and, as a consequence, being forced to buy bottled water.

    Technically, Open Source won. Politically, it lost. The reason is simple: it was easier to build consensus around technical solutions, washing away political implications that were seen as out of scope or too hard to agree.

    Every megacorporation is now built on top of free software. But they managed to make it effectively proprietary by hiding their code behind web interfaces. When publicly distributed, the open-source code is hidden behind layers of indirection bypassing any packaging/integration effort, relying instead on virtualisation and downloading dependencies on the fly. Thanks to those strategies, corporations could benefit from open source code without any consequence. The open source code is, anyway, mostly hosted and developed on proprietary platforms.

    Even hardcore free software geeks now use some dependencies/plugins mechanisms that are hardcoded to only look at Github. Through nested dependencies, millions of people are running code directly downloaded from Github without even realising it.

    Due to the original open-source utopia paradigm, every time a developer push free code on Github, she feels like she’s contributing to the commons. But, effectively, she’s pushing code into production in hundreds of exploitive corporate projects. When a problem occurs, per corporate tradition, pressure and blame fall on the maintainer. Even if that maintainer is not on the payroll.

    Paying the Maintainer Makes the Problem Worse

    That will be an extremely unpopular opinion but I’m convinced that paying the contributor/maintainer a dime is not the solution. It worsen the situation. It acknowledges the responsibility of the aforementioned maintainer and legitimises the exploitation.

    We need to remember that most (if not all) free software is provided, "without liability". That rule should be enforced. We should not care about corporations. If there was no support contract prior hand, let them burn. Trying to force corporations to pay the maintainer is like trying to force landlords to pay firefighters only if their house is burning. Or agreeing that a factory should give a small tip to volunteers cleaning the river it is polluting.

    Paid and unpaid open source developers are pressed into providing a support they never promised in the first time. So they ask companies for mandatory contributions, something they explicitly refused when they licensed their code.

    So, what can we do?

    In the short term, it’s very simple. If you care about the commons, you should put your work under a strong copyleft license like the AGPL. That way, we will get back to building that commons we lost because of web services. If someone ever complains that a web service broke because of your AGPL code, reply that the whole web service should be under the AGPL too.

    We were tricked into thinking that BSD or MIT licences were "freer" like we were tricked into believing that building a polluting factory next to our local river would be "good for the economy". It is a scam. A lot of unpaid or badly paid developers would probably benefit from switching to a copyleft license but they use BSD/MIT because they see themselves are "temporary embarrassed software millionaires".

    We should also actively fight against automatic installation of recursive dependencies. No, it is not normal and no sanely engineered system should do this. We should not trust the Microsoft-owned Github to distribute software. A git repository is a development tool, not a distribution mechanism for end users. Something the Great Ancients understood fully when they started projects like BSD, Debian or Red Hat which are called… "distributions". Yes, the "D" in BSD stand for "distribution". It is not by accident that those distributions care a lot about the license of the software they distribute.

    Get Rid of Monopolies

    In the long term, the root causes of most of our problems are the monopolistic corporations. Without them, we would not have this discussion. There’s a generational divide here. Brilliant coders now on the market or in the free software space have never known a world without Google, Facebook and Github. Their definition of software is "something running in the browser". Even email is, for them, a synonym for the proprietary messaging system called "Gmail" or "Outlook". They contribute to FLOSS on Github while chatting on Slack or Discord, sharing specifications on Google Drive and advertising their project on Twitter/X. They also often have an iPhone and a Mac because "shiny". They cannot imagine an alternative world where monopolies would not be everywhere. They feel that having nice Github and Linkedin profiles where they work for free is the only hope they have to escape unemployment. Who can blame them? They cannot imagine a world without monopolies. They don’t search, they Google, they don’t shop online, they go on Amazon, they don’t read a book but a Kindle, they don’t take a coffee but a Starbucks. For them, politics is only a source of conflicts, a naughty word.

    As they start to understand that they are exploited by those omnipotent deities, they see only one way to make it acceptable: ask, through one of those deities (Twitter, Facebook, LinkedIn), to be paid. They understand that they are two classes of coders in the world: those who are exploited without being paid and those who are paid to be exploited. A bit or even more in some cases. While a few hands keep all the power.

    What elderly, like myself, should teach them, is that there are many alternatives. We can live without Google, Facebook Microsoft, Apple, Amazon. We can write code which is not on Github, which doesn’t run on an Amazon server and which is not displayed in a Google browser. We should also insist that every piece of technology is, by essence, political. That you cannot understand technology without understanding the people. And you cannot understand people without understanding politics. Every choice you made has an impact on the world.

    At the turn of the century, the free software community was focused on fighting Microsoft monopoly. We even joined force with Google and Apple to fight Microsoft. We completely failed. We helped build a world where mostly everything is "Microsofted", "Googled" and "Iphonized". All of this made possible thanks to open source and millions of hours worked for free by people who contributed to what we thought was "the commons".

    The lesson we learned is harsh: we can never trust corporations with anything. They destroyed our oceans, our atmosphere and our politics. There’s no reason to trust them with our software, our privacy and our daily lives.

    In the long term, our only hope is to build stronger commons. Every day, we must fight to protect and improve the commons while letting corporations have as little power as we can over it and over our lives.

    If you are a creator or a coder, you can do it today by adopting copyleft licenses and enforcing them as much as you can.

    Put your open source code under the AGPL license!

    As a writer and an engineer, I like to explore how technology impacts society. You can subscribe by email or by rss. I value privacy and never share your adress.

    If you read French, you can support me by buying/sharing/reading my books and subscribing to my newsletter in French or RSS. I also develop Free Software.

  • Tuesday 25 June 2024 - 02:00

    De l’utilité profonde de l’informatique

    Plutôt que de contourner les problèmes du quotidien, il est temps pour l’informatique moderne de se poser la question de la cause profonde de ces problèmes.

    Internet au pôle Sud

    La connexion Internet en Antarctique, c’est un véritable challenge, comme l’explique très bien ce post d’une personne ayant travaillé 14 mois à gérer l’IT d’une base.

    Sauf que, si on lit correctement, ce n’est pas vraiment la connexion Internet le problème. C’est tout le web moderne ! Le post ne fait que se plaindre des difficultés à télécharger 20Mo de JavaScript pour pouvoir… chatter ! Fondamentalement, la connexion en Antartique est bien meilleure que mes premières connexions sur le réseau téléphonique.

    En fait, je me rends compte qu’Offpunk avec un cache partagé par tous les membres de la base serait un outil idéal pour ce genre d’endroit.

    Ce que je trouve effrayant, c’est que le post ne semble à aucun moment remettre en question le fait qu’il faille télécharger 20Mo de JavaScript pour chatter. Faut dire que, dans le même post, il trouve également normal de mettre à jour son macOS depuis l’Antarctique. Alors que, personnellement, je mettrais tout le monde en Debian stable avec un cache local (approx ou apt-cacher sont très simples à mettre en place).

    Mais le bon sens et l’indépendance d’esprit ont déserté l’immense majorité des départements IT. Jusque dans l’antarctique. Il est devenu "normal" d’utiliser Slack et Office 365 sur un Mac ou un Windows vérolé, même dans des environnements extrêmes où cela n’a absolument aucun sens.

    En fait, les informaticiens ont complètement perdu le sens de ce qu’est un ordinateur.

    Bullshitter les bullshit jobs

    Un ami me disait récemment que son travail consistait à coller dans une feuille Excel des factures en PDF. Factures qui sont générées depuis une base de données interne à la boîte. Les feuilles Excel que mon ami produit sont ensuite transférées à une autre personne qui les encode dans une autre base de données. Mais comme le dit mon ami, relier les deux bases de données directement est impensable. Tout le monde a trop peur de perdre son boulot. Donc on fait les choses de la manière la plus inefficace, la plus débile possible.

    Les personnes utilisant une connexion limitée en Antarctique sur une connexion satellite limitée ne voient pas d’autres solutions que d’améliorer le débit des satellites. Ce qui arrange bien les fabricants de satellites.

    Du coup, on lance plus de satellites…

    De manière à pouvoir télécharger d’énorme quantité de logiciels qui nous permettent, à grand-peine, de faire des trucs que n’importe quel informaticien d’il y a 30 ans fait en une ligne de bash.

    L’efficacité énergétique de la programmation

    De la même manière, Prma critique un papier qui analyse l’efficacité énergétique de différents langages de programmation. Prma explique que le papier ne prend en compte que le temps de traitement du problème et pas tout ce qu’il y a autour (le développement du logiciel).

    Mais je vais beaucoup plus loin : On s’en fout ! On s’en branle que Python soit 78 fois moins performant que le C. Parce que l’important n’est pas là.

    La question est « À quoi sert le logiciel ? ». Que demande-t-on à l’ordinateur ?

    Le simple fait que cette étude existe démontre à quel point les informaticiens ont perdu toute distance, toute intelligence par rapport à l’outil qu’ils ont créé.

    Si on lui demande de nous afficher de la publicité et de nous espionner pour nous faire consommer plus, alors, même si le code est parfaitement optimisé et tourne dans des data centers alimentés à l’énergie solaire, ce code est morbide, dangereux, mortel.

    Si votre code python sous-optimisé consomme un peu plus de batterie que prévu, mais c’est pour vous empêcher de voir les pubs, alors ce code est, par essence, écologique.

    L’industrie publicitaire, l’industrie pétrolière et toute industrie qui vit en vous faisant consommer plus de ressources que ce que vous avez vraiment besoin sont des industries dangereuses. Elles peuvent planter des arbres et faire des campagnes de pub pour nous convaincre du contraire, ce seront toujours des mensonges. Les centres commerciaux sont des odes à la destruction de la planète. Les pompes à essence sont les chapelles de notre religion mortifère qui consiste à empoisonner le plus vite possible notre air, notre eau, notre nourriture et nos enfants.

    Payer pour écrire

    Remettre un effort permet de remettre du sens. C’est pourquoi je suis fan des machines à écrire (mon prochain roman a été entièrement rédigé sur une Hermès Baby mécanique). Je vous recommande d’ailleurs l’incroyable livre « THe Typewriter Revolution » de Richard Polt pour comprendre pourquoi taper à la machine est un acte rebelle.

    Mais j’ignorais totalement l’existence de machine à écrire payante ! 10 cents pour écrire pendant trente minutes. Et, cerise sur le gâteau, c’est sur une des machines de ce type que Ray Bradbury a écrit le premier jet de Farenheit 451, ce qui lui aura donc couté 9,80$. 49h de travail !

    Archéologie logicielle

    Afin de remettre du sens derrière l’informatique et les ordinateurs, je me penche de plus en plus dans l’histoire de la discipline.

    L’informatique commence en effet à devenir assez ancienne pour qu’apparaisse une nouvelle activité : l’archéologie logicielle. Et c’est passionnant. Comme cet exemple absolument dingue : une des disquettes du jeu Space Quest II, de 1987, avait été mal formatée avant d’être envoyée en production et contenait, caché dans les zones vides du système de fichiers, 70% du code source du jeu.

    Il faudra attendre 37 ans pour que quelqu’un remarque cette erreur et redécouvre ce code ancien.

    Ça me fait un peu le même effet que de lire la découverte d’une plaquette d’argile couverte d’écriture cunéiforme en provenance d’un empire effondré dans un cataclysme. Sauf que, dans ce cas, je comprends le cunéiforme.

    Surtout quand on a joué à des jeux Sierra-on-line et qu’on connait l’histoire de la chute de cette entreprise qui aurait pu devenir un colosse, mais s’est fait racheter par un arnaqueur.

    Retracer une histoire logicielle personnelle

    En beaucoup plus récent et moins archéologique, Flozz, sur sa capsule Gemini, nous raconte les différentes manières qu’il a utilisées pour écouter de la musique sur son ordinateur. Ça rappellera des souvenirs aux utilisateurs de XMMS. Il a fini par échouer, un jour de flemme, sur Spotify.

    Mais, avant même toute considération éthique, Spotify a un problème qui devrait faire bondir tout audiophile : une chanson que vous écoutez peut disparaitre du jour au lendemain. Ou, comme ça lui est arrivé, être remplacé par une autre version de la chanson.

    Je n’ai jamais utilisé Spotify, mais rien qu’à l’idée, j’en frémis.

    Du coup, Flozz prend le taureau par les cornes pour migrer vers Nextcloud-music et nous le raconte.

    Discuter les problèmes plutôt que les résoudre à tout prix

    Plutôt que de tenter d’offrir des solutions à tout prix, ce qui fait des blog posts populaires sur Hacker News, il est nécessaire de prendre de la distance, de faire comme Flozz et de tracer l’historique du problème, l’évolution du besoin.

    Cela me rappelle la blague de la NASA qui développe, pour des millions de dollars, un stylo-bille capable de fonctionner en apesanteur. Le bic fonctionne néanmoins très mal et, à la fin de la guerre froide, les ingénieurs américains demandent à leurs confrères russes comment les astronautes prennent des notes. Les Soviétiques de répondre : « Ils utilisent un crayon, pourquoi ? »

    L’ordinateur est un marteau universel qui fait que le monde ressemble à un champ de clou. Mais peut-être que les meilleurs informaticiens aujourd’hui sont ceux qui vous expliquent comment ne pas utiliser un ordinateur.

    — Pourquoi tu ne l’écris pas tout simplement sur un papier que tu déposes sur son bureau ?
    – Je… Je n’y avais pas pensé.

    Breizhcamp à Rennes, ce 27 juin

    Au fait, je serai toute la journée du jeudi 27 juin au Breizhcamp à Rennes. Je dédicacerai avec plaisir et j’aurai quelques bouquins avec moi pour ceux qui veulent en acheter, mais pas beaucoup donc si vous l’avez acheté à l’avance dans une librairie, c’est plus sûr.

    Et ne ratez pas la keynote du jeudi matin !

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  • Tuesday 18 June 2024 - 02:00

    Cette acceptation progressive de l’inacceptable

    Et du devoir moral d’être anormal

    Le monde, comme les moulins, c’était mieux à vent.

    C’est du moins ce que prétend chaque génération depuis que l’humanité existe. Je crois me souvenir d’un texte latin (peut-être de Pline l’Ancien ?) se plaignant de la musique de jeunes de son époque.

    Force est de constater que, dans certains cas, c’est vrai. Ce n’est pas tant que les choses se sont empirées, c’est surtout que le cadre de référence de ce qui est « normal » a été complètement bouleversé.

    Changement du cadre de référence en matière de vie privée

    Seven, de David Fincher, est un film iconique de ma jeunesse. Sorti en 1995 (je ne le verrai que bien plus tard, mais je lirai très vite la novélisation), il raconte l’histoire de deux flics, joués par Brad Pitt et Morgan Freeman, à la poursuite d’un tueur en série obsédé par les sept péchés capitaux.

    L’un des éléments clés de l’enquête est l’accès au fichier des personnes empruntant les livres liés aux sept péchés capitaux à la bibliothèque municipale. Problème : pour des raisons qui semblent évidentes au public des années 90, il est interdit de ficher les citoyens selon leurs lectures. Les scénaristes contournent cet écueil en prétendant que la CIA maintient une liste parfaitement illégale des individus empruntant certains livres et en faisant en sorte que Morgan Freeman soit justement pote avec un mec travaillant à la CIA.

    Ce qui est particulièrement saisissant, 30 ans plus tard, c’est de constater que la ville fictive où se déroule l’intrigue est décrite comme sale, violente, mais que les citoyens semblent disposer de plus de droits que nous n’en avons aujourd’hui. Le fait de ne pas voir divulguer la liste de ses emprunts à la bibliothèque est considéré comme allant de soi.

    Aujourd’hui, les titres que vous empruntez électroniquement sont, d’une manière ou d’une autre, transmis aux annonceurs afin de faire de la publicité ciblée.

    Il faut absolument revoir « All the President’s Men » pour se rendre compte le scandale qu’était le fait d’installer des micros-espions en 1972. Scandale qui aboutira à la démission de Nixon alors que, depuis Edward Snowden, nous trouvons normal de nous balader tous en permanence avec des micros et caméras-espionnes partout.

    Edward Snowden pensait choquer le monde avec ses révélations. Nous nous sommes contentés de hausser les épaules en trouvant cela « normal ».

    Google, l’espion qui ne se cache même plus

    Si vous lisez ceci, vous pensez peut-être que Chrome est un navigateur web qui vous espionne ?

    Vous êtes encore loin du compte.

    De nouvelles fuites démontrent que Chrome est un espion logiciel déguisé en navigateur web depuis le début. Chrome a été créé dans l’optique d’obtenir le plus d’informations possible sur vous et sur votre usage du web. Même vos mouvements de souris, vos clics avortés sont enregistrés et envoyés à Google pour être analysés. Chrome fait ce que Google a toujours juré qu’il ne faisait pas. Tout système où Chrome est installé doit être considéré comme un ordinateur-espion.

    Et si cela ne suffisait pas, Chrome va désormais limiter très fortement les bloqueurs de publicité.

    La solution existe : utiliser Firefox, tant sur votre ordinateur que sur votre mobile. Firefox pour Android permet désormais d’utiliser les extensions. Et si vous ne savez pas laquelle choisir, il n’y en a qu’une de vraiment indispensable : ublock origin.

    Microsoft, l’espion qui apprend vite

    Tant qu’on y est, si vous êtes encore sous Windows, il devient urgent d’envisager une migration. Windows va, dans un futur proche, prendre des screenshots réguliers de votre écran, les analyser et les sauvegarder. Le but ? Vous permettre de vous rappeler ce que vous faisiez dans le passé.

    Le plus hallucinant, c’est que les gens qui ont pondu cette idée chez Microsoft sont tombés de leur chaise quand ils ont découvert que ce genre de fonctionnalités est quand même très effrayant pour beaucoup d’utilisateurs. Ah ben, pour le coup, ils n’avaient même pas pensé à sécuriser le bazar. Pourtant, c’est cool, non, d’être espionné en permanence par son propre ordinateur ?

    Il faut avouer que, chez Microsoft, la sécurité n’est pas la priorité. Andrew Harris était un hacker réputé, employé chez Microsoft pour garantir la sécurité. Il a très vite découvert que le système cloud de Microsoft permettait à n’importe qui de se logguer avec des permissions arbitraires. Une faille énorme s’il en est ! Malgré les nombreuses alertes d’Harris en interne, Microsoft n’a jamais résolu ce bug. Andrew Harris a fini par démissionner, dégouté, en 2020. La faille, elle, existe probablement toujours et est à l’origine de certaines des plus grosses attaques informatiques, y compris l’exfiltration de documents ultra-confidentiels de différentes administrations américaines.

    Au fait, installer Windows 11 sans le fameux compte cloud de chez Microsoft va devenir de plus en plus difficile.

    Et tous les autres aspirants espions

    Ce ne sont pas seulement les gros éditeurs qui tentent de vous emmerdifier. Nous assistons à une vague de rachats. Les petits logiciels propriétaires, gratuits ou payants, sont rachetés en douce par des groupes nébuleux qui n’ont qu’un seul objectif : exploiter la base utilisateur pour en extraire des données ou les faire payer. Ça a été le cas par exemple pour le navigateur web Opera, racheté pour 600 millions de dollars par un obscur consortium chinois. C’est régulièrement le cas pour toutes les petites applications Android/Mac/Windows. Vous mettez à jour innocemment et, sans que vous soyez prévenu, vous êtes subitement espionné ou forcé de payer pour accéder à vos propres données. Les histoires sont trop nombreuses pour que je les cite toutes.

    Notez que ça fait 40 ans que Richard Stallman nous prévient qu’utiliser des logiciels propriétaires doit forcément finir comme cela.

    La pérennité de vos outils passe obligatoirement par leur liberté.

    Alors, oui, il y a des logiciels qui n’ont pas encore d’équivalents libres. Mais si votre usage est essentiellement dans un navigateur ou pour coder, ça vaut la peine d’investiguer de passer à Linux, au moins partiellement (le double-boot est toujours possible).

    L’anti-simplification d’Apple

    Si vous doutiez encore de la merdification et de la complexité dans l’informatique moderne, voici un exemple qui devrait vous éclairer.

    Les iPhones ne disposent pas du port standard « jack 3,5mm » pour brancher des écouteurs. Ni de port USB-C standard. Il faut donc utiliser le port propriétaire Apple « Lightning ». Ce qui, selon les fans d’Apple, est génial.

    Sauf que pour fabriquer un truc aussi simple que des écouteurs qui se branchent là-dessus, il faut payer une redevance à Apple et comprendre la complexité derrière Lightning. Un truc que les producteurs bon marché ne veulent pas faire. Mais ils ont trouvé une parade : faire des écouteurs Bluetooth… avec fil !

    Quand on connait la complexité de Bluetooth, le fait que faire des écouteurs Bluetooth soit plus simple que des filaires en dit long sur ce que nous considérons désormais comme « normal ».

    La merdification générale de la culture

    Je me concentre sur l’informatique, car je connais bien le domaine. Mais c’est pareil pour la culture. J’ai déjà évoqué l’ensevelissement de l’art par l’amusement et celui de l’amusement par la distraction.

    Récemment, j’ai fait la réflexion à mon épouse que toutes les bandes-annonces projetées sur l’écran à l’extérieur du cinéma de ma ville étaient, sans exception, des suites ou des reboots de films vieux de minimum vingt ans. Il n’y avait strictement rien de nouveau mis en avant.

    Un simple sentiment ? Adam Mastroianni a quantifié le problème, tant au niveau des films que de la musique, de la télévision et des livres. Les résultats sont effrayants. Nous sommes littéralement en train d’étouffer toute tentative d’idées originales en termes de culture.

    Et la presse, alouette, alouette…

    Dans la salle d’attente d’un centre dentaire, je suis tombé sur un numéro du Figaro Magazine que j’ai feuilleté. Pendant un moment, j’ai cru à une parodie. Une couverture mettant à l’honneur des « influenceurs patriotes » (comprenez « réacs ») tout droit sorti d’un sketch des Inconnus des années 90. De superbes photos d’Éric Zemmour annonçant avec le plus grand sérieux que Mélenchon prépare une insurrection musulmane antirépublicaine.

    Quand mon dentiste est entré, il m’a surpris avec ce torchon entre les mains. Je me suis immédiatement justifié, arguant d’un intérêt sociologique. Il a rigolé.

    Il y a quelques années à peine, ce genre de choses n’aurait même pas pu être pris au sérieux. La raison de ce changement de cadre ? Bolloré. Un milliardaire d’extrême droite qui rachète les médias pour imposer sa ligne éditoriale. Mais, plus subtil encore, il achète également le monopole des points de vente presse et livre (les fameux Relay dans toutes les gares). De cette manière, cette presse est mise en avant même si elle ne se vend pas ! Les Relay sont donc littéralement des panneaux publicitaires permanents au service de l’idéologie réac de Bolloré ! Même si vous n’achetez pas, vous êtes forcément confronté aux affiches et aux unes.

    Les Relay, ce sont aussi parmi les plus grands vendeurs de livres. Alors que les éditions PVH, où je suis édité, doivent se battre bec et ongles pour avoir quelques exemplaires dans les libraires, tous les Relay ont des piles de dizaines de bouquins absurdes, infâmes ou les deux qui finissent, à l’usure, par se vendre. Avec Gee, on a notamment déliré sur un livre disponible partout en énorme quantité et prétendant démontrer l’existence de Dieu. Livre (très mal) écrit… par le frère de Vincent Bolloré.

    Déplacer le cadre de référence de la normalité est plus facile lorsqu’on est milliardaire.

    Soyez anormaux, entrez en résistance !

    Je le dis, je le répète, mais je ne le dirai jamais assez : résistez !

    Prenez garde aux logiciels qui tournent dans votre ordinateur : protégez-vous, installer des bloqueurs, utilisez des logiciels libres.

    Prenez garde aux logiciels qui tournent dans votre cerveau : éteignez définitivement votre télé, piratez de vieux films, fréquentez les libraires indépendants et soutenez les auteurs, les artistes et les créateurs qui s’expriment pour faire bouger le cadre de référence, qui refusent de se laisser sponsoriser, acheter. Soutenez les anomalies que le système essaie de gommer !

    Alors oui, je sais, c’est plus facile de lancer Netflix en rentrant du boulot, de mater la série dont tous les collègues parlent. Oui, c’est plus facile d’utiliser Chrome et un iPhone. Comme c’est plus facile de s’allumer une clope. Résister n’a jamais été facile. C’est pourtant nécessaire…

    Lorsqu’une morbide normalité nous est imposée à coup de milliards, il est un devoir moral d’être anormal.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Monday 17 June 2024 - 02:00

    Les mécanismes de compensation carbone expliqués à mon hamster

    Un homme en costume abaisse la vitre de sa grosse voiture rutilante. Il s’adresse à une femme en tenue cycliste qui s’apprête à monter sur son vélo.

    — Salut Josiane. Dis-moi, tu vas toujours au travail en vélo ?
    — Bien sûr René.
    — Tu fais combien de kilomètres par semaine ?
    — Entre 80 et 100km, je pense.
    — Tu connais d’autres vélotaffeurs ?
    — Oui, plein.
    — Tu pourrais me réunir pour un total de 500km par semaine ?
    — Sans problème René. Mais pourquoi ?
    — Je t’explique : je vous paie aux alentours de 10 centimes le kilomètre et, en échange, vous me donnez chacun un certificat prouvant que vous n’allez pas utiliser la voiture pour aller au travail.
    — Mais on ne comptait de toute façon pas utiliser la voiture. Je n’en ai même pas.
    — Ça n’a pas d’importance Josiane.
    — Ça te sert à quoi ?
    — Comme je fais 500km par semaine dans mon SUV (t’as vu ? Il est tout nouveau ! Full options ), ces certificats compensent mes trajets. En vous payant les kilomètres à vélo, c’est comme si je ne polluais pas. Tu comprends ?
    — Pas bien, non…
    — C’est pas grave Josiane. Toi tu es payée et moi je peux mettre un autocollant comme quoi mon véhicule est neutre en émission carbone. En plus, j’ai des abattements d’impôts qui compensent largement ce que je vous paie.

    Voix off: Toi aussi, comme Josiane et René, participe à protéger la planète en investissant dans les certificats verts et les mécanismes de compensation carbone !

    — Mais dis-moi René, mes potes qui font du télétravail, ils font comment ?
    — Très bonne question Josiane ! Je peux leur fournir un vélo d’appartement (je suis justement actionnaire dans une entreprise qui en fabrique). Tes amis s’engagent à pédaler dessus tous les jours un nombre fixé de kilomètres, par exemple pendant leur pause de midi. Ils peuvent rembourser le vélo d’appartement avec les certificats qu’ils génèrent.
    — Tu ne risques pas d’en avoir trop des certificats ?
    — Mais je les revends, Josiane. Comment crois-tu que j’ai payé ce nouveau jouet ?

    René tapote avec fierté le volant de sa voiture rutilante. Josiane semble hésiter.

    — Mais du coup, il faut être sûr de faire les kilomètres.
    — Bien sûr. Bien sûr. Mais, entre nous, qui ira vérifier ? Tiens, voilà déjà ta première semaine. Tu m’enverras le certificat !

    Il tend un billet, éclate de rire et démarre en trombe en adressant un signe d’au revoir à Josiane. Le rugissement du moteur résonne longuement. La cycliste le regarde partir puis contemple le billet de 10€ qu’elle tient dans la main. Elle enfourche son vélo et se met à pédaler. Tout en souriant, elle murmure :

    — Ça fait du bien de savoir qu’on participe au sauvetage de la planète ! J’utiliserai le même mécanisme pour compenser mes prochaines vacances.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Tuesday 11 June 2024 - 02:00

    Un nouvel âge d’or de l’imaginaire ?

    Lors d’une conversation avec Lionel, mon éditeur, j’ai un jour dit que j’aurais aimé vivre lors de « l’âge d’or de la SF », cette fameuse période des années 50 durant laquelle n’importe quel aspirant auteur pouvait envoyer ses nouvelles aux fameux magazines pulps et se retrouver publié entre Poul Anderson et Frederik Pohl tandis qu’Isaac Asimov passait ses soirées à rigoler avec Lyon Sprague de Camp et Lester del Rey.

    La réponse de Lionel fut immédiate :

    — Tu es peut-être en train de vivre ce qui, pour les prochaines générations, sera perçu comme un âge d’or.

    De retour des caves de Pesmes (voir photo) et de son festival « Si l’imaginaire m’était Comté » où nous avons fêté les 10 ans de la maison d’édition PVH, je repense à cette réponse. Simple. Évidente. Digne de l’historien de formation qu’est Lionel.

    Et je ne veux qu’agréer à la chance que j’ai de connaître une forme d’âge d’or. Ou, du moins, de la tentative que nous faisons pour le créer.

    Après 10 ans d’efforts, les livres de PVH sont désormais disponibles dans toutes les librairies de Suisse, de France et de Belgique. La qualité et l’attention portée au détail, notamment dans la collection Ludomire, sont particulièrement appréciées des critiques et des lecteurs.

    Dans cette collection, « L’Héritage des Sombres » de Pascal Lovis est déjà devenu un best-seller et un classique de la fantasy suisse. La saga One Minute, de Thierry Crouzet, est un ovni littéraire qui bouleverse les codes de la SF. « Sortilèges et Syndicats », de Gee, est pressenti pour participer au prix littéraire Grolandais. Mon propre recueil de nouvelles « Stagiaire au spatioport Omega 3000 » est, d’après Wikipédia, le premier livre disposant d’une piste cachée (un truc que les moins de vingt ans ne peuvent pas comprendre).

    Mais ce n’est pas tout !

    La collection Ludomire est particulière, car elle est, à ma connaissance, la première collection de littérature de l’imaginaire entièrement sous licence libre (CC By-SA). Les auteurs qui rejoignent la collection sont obligés, par contrat, de libérer leur œuvre. À travers le programme print@home, les lecteurs ont été encouragés à télécharger et imprimer chez eux des exemplaires de mon roman Printeurs puis de tous les autres de la collection.

    La licence libre ouvre également des portes vers des pays qui sont peu ou pas approvisionnés par les circuits de distribution classiques. PVH travaille notamment avec le Sénégal et la république démocratique du Congo. Et si, plutôt que de transporter des tonnes de papiers sur des milliers de kilomètres, on permettait à chaque pays de faire sa propre impression des œuvres ? La licence libre le permet !

    GNU/PVH, Ploum et Lionel dans une librairie, avec t-shirt GNU jaune et un polo mauve PVH
    GNU/PVH, Ploum et Lionel dans une librairie, avec t-shirt GNU jaune et un polo mauve PVH

    La liberté facilite la diffusion, l’adaptation et notamment les traductions. « À l’orée de la ville », le (trop) court roman cyberpunk d’Allius sera bientôt diffusé en italien !

    Mais ce n’est pas tout !

    Libérer les livres, c’est très bien. Les vendre à travers une plateforme libre, c’est encore mieux. C’est pourquoi PVH a développé sa propre plateforme de vente sous licence libre : be-BOP.

    be-BOP a pour objectif de libérer les commerçants, les créateurs, les associations des plateformes centralisées comme Patreon, Ulule voire VISA et Mastercard grâce à la possibilité de payer en espèce, virements ou bitcoins.

    Grâce à l’incroyable énergie de Christophe Gérard, auteur de « La légende du bretteur qui se battait pour un petit pois », le tout premier livre publié par PVH, be-BOP est devenu une plateforme multifonction. À la fois CMS pour réaliser un site de commerce en ligne, mais également plateforme autohébergée permettant le crowdfunding, les abonnements, l’achat en direct comme logiciel de caisse, la comptabilité, la facturation. Be-BOP supporte même la gestion des tables et des tickets d’un restaurant !

    Que vous achetiez les livres sur le site PVH ou dans un salon, vous passez désormais par be-BOP et sa licence AGPLv3.

    Tout comme la libération de la collection Ludomire, l’objectif de be-BOP est double : libérer les outils de l’économie de la création et rendre celle-ci accessible au plus grand nombre. À travers des expériences au Salvador et au Sénégal, PVH a été confronté au fait que disposer d’un compte en banque et d’une carte de crédit est loin d’être la norme et ne devrait en aucun cas être une condition d’accès à la culture. Dans certaines régions, s’affranchir du système bancaire fait toute la différence !

    Mais ce n’est pas tout !

    Tenter de faire revivre les mondes de l’imaginaire, créer une culture libre, créer des outils économiques libres. Je ne sais pas si l’histoire jugera qu’il s’agit d’un nouvel âge d’or au cours duquel Ploum emmenait Pascal Lovis et Sara Schneider se baigner sous la pluie dans l’Onion (je vous passe les innombrables jeux de mots de Pascal), où Ploum et Bruno Leyval rivalisaient à qui ronflerait le plus fort. En fait, je ne sais pas si l’histoire retiendra quoi que ce soit.

    Nos tentatives paraissent parfois dérisoires face aux monstres commerciaux qui imposent aux libraires la présence de 50 exemplaires de chaque nouveauté en tête de gondole.

    Mais, au moins, nous essayons de proposer une alternative : la liberté et l’originalité. Et nous continuerons d’essayer, de toutes nos forces.

    Mon prochain roman sortira en septembre/octobre aux éditions PVH (mais pas dans la collection Ludomire, je vous laisse la surprise). C’est un roman univers et les discussions vont déjà bon train pour l’adapter en jeu de rôle. Les premiers lecteurs rêvent également de le voir adapté en bande dessinée (si un dessinateur accroche à l’intrigue).

    Mais ce n’est pas tout !

    Car tout ce que nous créons avec PVH n’aurait aucun sens s’il n’y avait pas vous, les lecteurs. Des lecteurs qui peuvent s’approprier la culture libre, l’adapter, la partager autour d’eux ou sur des blogs. Des lecteurs qui viennent discuter lors des salons et des séances de dédicaces. Comme ce couple dont la fille a été baptisée en l’honneur d’une héroïne de Sara Schneider. Où ces lecteurs de mon blog, qui m’avouent préférer les versions epub pirates, ce que j’encourage fortement ! C’est d’ailleurs le défaut des licences libres : les versions pirates n’en sont plus vraiment, ce qui enlève un peu le sel du téléchargement sur libgen.rs.

    Et puis il y a les libraires, qui partagent notre passion, qui mettent en valeur un livre de la collection où nous accueillent pour une dédicace, qui font vivre la littérature de l’imaginaire malgré son caractère désormais démodé et peu rentable. Si vous ne piratez pas vos livres, s’il vous plait, tentez de vous les procurer chez un libraire indépendant ! Leur apport à la culture est essentiel.

    Et puis c’est mieux que tout…

    Je suis baigné dans un maelstrom d’auteurs, d’artistes de tout poil, d’éditeur, d’intellectuels, de blogueurs que je croise dans les trains, de programmeurs, de rôlistes, de geeks, de lecteurs de ce blog avec qui j’échange régulièrement. Je rencontre des personnes de tous les horizons qui partagent mes passions pour l’imaginaire et la liberté. Qui partagent souvent mes colères. Qui, parfois, deviennent des amis.

    Peut-être que ce n’est pas un nouvel âge d’or. Ce n’est certainement pas un nouvel âge d’or.

    Mais, pour moi, grâce à vous tous, ça y ressemble vachement.

    Et c’est peut-être tout ce qui compte…

    Alors merci ! Merci d’en faire partie et, chacun·e à votre manière, de le faire exister.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Wednesday 05 June 2024 - 02:00

    La complexité de la simplicité

    Nous avons oublié comment faire simple

    Le projet Standard Ebooks a pour vocation de prendre les œuvres du domaine public (genre projet Gutenberg) et d’en faire de beaux, jolis epubs qui sont un plaisir à lire sur une liseuse. Le projet a un certain succès : en 2021, 1,4 million de livres ont été téléchargés pour un site qui accumule 1,2 million de vues par mois (sans compter les appels à l’API et au flux RSS).

    Le tout tourne sans souci sur un petit serveur monocœur doté de 2GB de RAM.

    Le secret ?

    Attention, vous n’allez pas en croire vos oreilles…

    Roulements de tambour !

    Pas d’utilisation de frameworks ni de JavaScript. Voilà. C’est tout. C’est un site web qui utilise du PHP fait à la main et stocke les fichiers… sur un disque dur.

    Nous avons oublié à quel point nos ordinateurs sont des monstres de puissance. Mais nous les mettons à genoux avec des couches de complexité inutiles. Vous avez besoin d’une base de donnée sur un container clustérisé ? Non, il y a 99% de chances que des fichiers sur un disque dur soit la réponse à votre problème. Vous avez besoin d’un framework javascript ? Non, vous avez besoin de réfléchir au contenu de votre page web qui, dans 99% des cas, peut être statique avec une jolie CSS si vous voulez vous démarquer.

    La complexité est une arnaque. La complexité vous coûte une fortune. Votre site corporate doit à présent migrer sur un docker dans Amazon S3 à cause de tous les frameworks qu’il nécessite alors qu’il s’agit globalement de texte, d’images et de quelques formulaires pour les cas particuliers.

    Vous croyez simplifier et diminuer les coûts en confiant, par exemple, la gestion de votre trafic web à Cloudfare ? En réalité, vous avez lancé le compte à rebours d’une bombe qui explosera un jour ou l’autre. Vous allez devoir payer, passez des nuits blanches.

    La technologie n’est jamais une solution à l’incompétence. Au contraire, elle l’exacerbe.

    Pour trouver la solution ultime à tous les problèmes, il existe un algorithme, celui de Feynman :

    1. Écrire le problème
    2. Réfléchir
    3. Écrire la solution

    Cela ressemble à une blague, mais c’est littéralement comme ça que toutes les bonnes idées sont apparues. Et c’est exactement ça que personne ne fait et ne veut faire. Parce que les étapes 1. et 2. sont vues comme inefficaces et qu’il faudrait passer directement à la troisième.

    L’élégance du texte brut

    En termes de simplicité, rien ne vaut le texte brut. Le seul format qui est et restera lisible sur absolument tout ordinateur qui existe. Pour la pérennité, rien ne vaut le texte brut.

    Mais, outre la pérennité, le texte brut offre bien d’autres qualités : c’est gratuit, indépendant de tout logiciel particulier. Vous pouvez changer d’éditeur à votre convenance. Et, surtout, c’est incroyablement puissant.

    Vous voulez organiser vos notes et vos données ? Utilisez les répertoires. Vous voulez chercher ? Pour un informaticien un minimum compétent, il suffit de faire un petit coup de find ou de grep. Des opérations complexes ? Sed, uniq, sort voire awk.

    Le texte brut et les outils Unix de base, c’est comme la dactylo : ce sont quelques heures (ou plus) d’apprentissage inconfortable pour une vie entière à avoir le sentiment que l’ordinateur fait exactement ce qu’on attend de lui. Mais quelques heures d’apprentissage réel et concentré, c’est difficile. C’est un choix. Dans le monde de l’industrie, l’immense majorité des informaticiens préfèrent une vie entière d’asservissement à l’ordinateur et aux fournisseurs de logiciels propriétaires.

    Un artisan doit chérir ses outils

    Il n’y a pas que les informaticiens. Pour un écrivain, le traitement de texte est un instrument. Thierry Crouzet revient sur son parcours d’écrivain dans ce poignant billet.

    utiliser [MS Word] c’est ne se poser aucune question politique ou philosophique quant à l’époque, c’est faire comme si rien n’avait changé, c’est laisser sa conscience en berne, c’est croire que l’outil n’a aucune importance, c’est être d’une crasse ignorance des dessous du monde, et se laisser abandonner à de belles histoires qui n’ont aucune profondeur contemporaine.

    Quand j’y repense, mon parcours est un peu similaire. J’ai commencé à écrire avec Microsoft Works sur Windows 3.1, je suis passé à Wordpad sur Windows 98 parce qu’il se lançait plus vite que Word et qu’il était plus simple. Une fois sous Linux, alors que j’utilisais StarOffice pour les documents "officiels", Gedit pour le python et Vim pour les fichiers de configuration/les scripts bash, je préférais écrire des nouvelles sous Abiword. Mais, cherchant encore la simplification, je suis passé à Pyroom, un éditeur de texte tout simple et plein écran. Mes quelques années sous Mac m’ont fait tester Ulysses, sur recommandation de Thierry. De retour sous Linux, j’ai utilisé Zettlr et, très brièvement, Obsidian.

    À ce moment-là, je me suis rendu compte que j’utilisais Vim depuis 20 ans sans l’avoir jamais vraiment appris. J’ai pris quelques semaines pour faire ces fameuses « quelques heures d’apprentissage inconfortable ». Le « Vim pour les humains » de Vincent Jousse sous le coude, je me suis forcé à mémoriser une commande à la fois. Depuis, je n’utilise que (Neo)Vim, sans plug-in, sans configuration autre qu’une adaptation à mon clavier bépo. Tout me semble tellement naturel que je me déplace, je modifie, je relis avec les commandes Vim sans même y penser.

    Mais, en parallèle de ce retour à Vim, je me suis également mis à la machine à écrire. Les nouvelles les plus récentes de mon recueil « Stagiaire au spatioport Omega 3000 » ont été tapées à la machine. Sauriez-vous les détecter ? Car, oui, je pense que l’outil influence énormément l’écriture, comme l’a analysé Thierry dans son excellent essai « La mécanique du texte ».

    La machine à écrire force à aller à l’essentiel. Sa résistance mécanique et l’impossibilité d’effacer sont des outils incroyables pour penser là où les traitements de texte permettent de dégueuler du texte au kilomètre sans réfléchir puis de tout réarranger à coup de copier-coller pour que ça se vende. À ce titre, les assistants « intelligents » ne sont qu’une étape de plus pour produire du texte de merde au kilomètre.

    Et comme le dit très bien Thierry, il faut peut-être être geek pour faire tous ces apprentissages, mais comment ne pas être geek lorsqu’on travaille toute la journée sur un ordinateur ? Comment respecter un menuisier qui n’aurait aucun intérêt pour ses outils et utiliserait un outil multifonction soldé chez Aldi pour tout faire parce que « l’outil ne l’intéresse pas » ?

    Mon prochain roman, qui sortira fin septembre ou début octobre, a été entièrement écrit sur une Hermes Baby, une machine à écrire ultraportable des années 1960. Et vous verrez que ce mélange de mécanique et de voyage se prête particulièrement bien au thème. Mais je n’ai pas choisi la machine à cause du texte. C’est, au contraire, la machine qui a choisi le texte.

    Écrire dans Vim ou à la machine me parait tellement simple, tellement évident.

    Fuir la complexité ?

    Faut-il fuir la complexité à tout prix ? Ce serait simplifier mon discours (tentative d’humour volontaire). L’humanité est une interconnexion incroyablement complexe de très nombreux systèmes relativement simples. Un écosystème sain est composé de composants simples, nombreux, différents, mais avec des interconnexions complexes.

    C’est pour ça que j’aime tant la philosophie Unix de l’informatique : une myriade d’outils simples, voire simplissimes, mais dont l’interconnexion est incroyablement complexe. Ces outils nous forcent à repousser la limite de notre imagination, de notre créativité.

    Nous faisons exactement le contraire : nous avons des interactions simples, voire simplissimes avec très peu de composants dont la complexité nous est, à dessein, cachée : les monopoles.

    Nous tuons notre imaginaire pour cliquer plus facilement.

    Nous réduisons la communication à un message Facebook ou Twitter, l’achat en ligne à un clic sur Amazon, la recherche à Google, l’email à Gmail/Outlook, le téléphone à iPhone/Android et le café à Starbucks.

    La sémantique est importante. Lorsqu’une marque devient un verbe ou un nom commun, elle a gagné. Lorsque l’on ne cherche plus, mais on « google », lorsqu’on ne va plus manger un hamburger, mais un « macdo », nous perdons jusqu’à notre vocabulaire, notre capacité de percevoir des différences, des subtilités, des évolutions.

    Pensez-y la prochaine fois que vous utiliserez une marque plutôt que le concept sous-jacent !

    Nous nous faisons non seulement avoir en tant qu’individu, mais nous détruisons également tous l’écosystème humain autour de nous. Accepter d’utiliser les systèmes centralisés n’est pas seulement une capitulation personnelle, c’est un acte destructeur envers la diversité culturelle, technique, politique et humaine.

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  • Tuesday 14 May 2024 - 02:00

    Contre nos comportements stupides et criminels, l’apprentissage

    Nos amies les baleines

    Le chant des baleines est-il un langage avec une véritable grammaire et une signification précise ? Ou bien est-ce un chant « musical », émotionnel ? Nous n’en savons encore rien. Et c’est extrêmement difficile d’apprendre leur langage, car nous n’avons pas de conversation. Nous ne faisons que les écouter, nous n’avons aucun point de référence.

    Rappelons que les hiéroglyphes égyptiens étaient indéchiffrables alors qu’il s’agissait d’une écriture humaine utilisée moins de 2000 ans auparavant. Nous ne comprenions pas nos propres ancêtres, avec le même cerveau que nous, le même mode de fonctionnement. Il a fallu, pour les déchiffrer, trouver un texte pour lequel nous connaissions la signification (la pierre de Rosette).

    Les baleines sont une espèce totalement différente de nous, qui évolue dans un milieu totalement différent du nôtre et les seules interactions que nous avons avec elles, c’est pour les massacrer. Nous accomplissons un génocide, nous exterminons une espèce consciente, intelligente et communicante sans sourciller. Et sans réelle nécessité autre que notre petit confort absurde.

    Nous sommes littéralement les mauvais extra-terrestres d’Independance Day ou de Mars Attack. En plus stupide. Car c’est notre propre planète que nous détruisons.

    Parenthèse SF

    Je profite de la référence SF pour présenter un tout nouveau blog de critiques de Science-Fiction qui me fait l’honneur de parler de mon recueil « Stagiaire au spatioport Omega 3000 »

    Green washing

    Nous sommes tellement stupides que, lorsque nous nous rendons vaguement compte du mal que nous faisons, nous tentons de nous acheter une conscience en, surtout, ne changeant rien. J’ai reçu un email qui me demandait, littéralement, si j’avais des solutions pour rendre le monde plus écologique, mais sans rien changer.

    À ce sujet, Louis Derrac dézingue Écosia, qui le mérite amplement. Le principe d’Écosia c’est de vous montrer des publicités pour vous faire consommer, mais de vous dire que c’est vert parce qu’ils plantent des arbres.

    Bref, c’est du bullshit à l’état brut. C’est une arnaque jusqu’au plus profond. Car, comment croyez-vous que l’on plante des arbres de manière industrielle ? C’est très simple : on rase une forêt, on fait une plantation d’arbres que l’on coupe régulièrement pour faire du papier et puis on replante. On génère de cette manière des certificats verts qu’on peut revendre. C’est une des raisons qui fait que les « certificats verts » sont une catastrophe écologique.

    Au départ, je croyais qu’Écosia était simplement un truc un peu benêt, fait par des gens pas très malins. Je commence à penser qu’ils sont, en fait, vraiment malhonnêtes et cyniques. Mais également stupide.

    Car, comme disait le père Brown, le personnage de G.K. Chesterton :

    Être assez intelligent pour gagner autant d’argent implique d’être assez stupide pour le vouloir
    Un homme s’écrie « Toutes ces entreprises immorales gagnent des milliards en exploitant, polluant, espionnant… » et deux riches patrons lui répondent : « Vous pouvez nous réexpliquer comment elles font ? Ça nous intéresse ! »
    Un homme s’écrie « Toutes ces entreprises immorales gagnent des milliards en exploitant, polluant, espionnant… » et deux riches patrons lui répondent : « Vous pouvez nous réexpliquer comment elles font ? Ça nous intéresse ! »

    D’une manière générale : la publicité est une arnaque. C’est le principe. Il y a vingt ans, la publicité prétendait blanchir votre linge sale. Aujourd’hui c’est votre conscience. Mais c’est toujours un mensonge.

    Ce qui me fend le cœur, c’est de voir des personnes hautement impliquées dans l’écologie et les luttes sociales trouver normal de promouvoir à tout prix leur compte Facebook où Instagram. Avec un iPhone parce que ça prend des plus belles photos pour Instagram. Voire dire que « l’informatique ne les intéresse pas » (alors que c’est la base de notre société et de ses rapports de force).

    C’est pourquoi je suis content de voir que des initiatives existent désormais pour aider les assocs qui se veulent éthiques à être éthiques également dans le choix de leurs outils.

    Addiction aux statistiques

    Nous sommes tellement stupides que nous tentons d’optimiser des métriques absurdes en payant ceux qui fournissent ces métriques. Votre manager ne veut pas entendre parler de Mastodon, mais veut que vous intégrez une IA et vous mettiez en avant la page Facebook ?

    Parce, comme tout le reste du monde, votre manager est, n’ayons pas peur du mot, stupide, et accroc aux statistiques absurdes. Car la page Facebook permet de voir "le nombre de clics journaliers" et le fameux "reach" de chaque post avec des jolis graphiques et des boutons à cliquer pour augmenter ces statistiques pour seulement quelques euros. Mastodon pas. Peertube, non. Alors, difficile de justifier le boulot sur ces plateformes.

    Ce comportement, crétin et stupide, est tellement normalisé que c’est une des premières critiques que me disent les particuliers qui n’aiment pas Mastodon et/ou Gemini. Ils n’ont aucun intérêt commercial et pourtant ils se plaignent « de ne pas avoir de statistiques ».

    Vous allez probablement me demander en quoi augmenter des statistiques en payant le fournisseur de statistique a une quelconque utilité et peut être considéré comme un succès.

    Je suis content que vous posiez la question parce que, justement, les plus grandes entreprises de la planète basent aujourd’hui tout leur business modèle sur le fait que personne ne la posera jamais.

    Encore et toujours l’IA

    Le crétinisme ambiant devient particulièrement visible lors des bulles technologiques. Oui, les algorithmes LLMs sont intéressants. Mais non, vous n’en avez pas besoin. Même les utilisateurs les plus enthousiastes de Github Copilot commencent à réaliser qu’ils passent plus de temps à tenter de comprendre ce que le générateur pond plutôt que de l’écrire eux-mêmes. Et, avec candeur, de penser qu’il « suffirait que ça s’améliore juste un peu ».

    Viznut, le mec qui a inventé le terme « permacomputing », réfléchit avec finesse sur ce que nous appelons l’intelligence artificielle.

    Il en sort des conclusions que je partage totalement : oui, la technologie est fascinante et intéressante. Oui, c’est une pure bulle qui va exploser. Mais il en rajoute une couche : le concept même de prompt est absurde et jette à la poubelle 50 ans de recherche et d’expérience sur la notion d’interface utilisateur. Les ordinateurs qui répondent à un prompt, ça fonctionne dans Startrek (et Galaxy Quest quand c’est Sigourney Weaver qui demande) parce qu’il y a un scénario prédéfini.

    Dans la réalité, un humain a besoin de comprendre comment son outil fonctionne pour affiner les résultats, pour en faire une utilisation créative. À moins qu’on ne veuille surtout pas d’utilisateurs créatifs et intelligents comme le suggère la dernière pub d’Apple pour son iPad ? J’ai, en toute honnêteté, cru qu’il s’agissait d’un spot anti-monopole et anti-Apple lorsque je l’ai vu pour la première fois (cela en dit long sur la prétention des mecs qui, à toutes les échelles de ce projet, n’ont pas réalisé que détruire des instruments de musique pouvait être mal perçu)

    La médiocrité de la moyenne statistique

    Dans les IA, le principe statistique impose, et c’est déjà le cas pour tous les algorithmes de promotions de « contenu », une médiocrité moyenne obligatoire. Il suffit de surfer sur Facebook ou Twitter pour comprendre ce que cette médiocrité « moyenne » représente.

    Alors, peut-être que beaucoup d’humains n’ont pas envie d’apprendre à utiliser un outil et qu’ils sont contents avec un « prompt » qui leur propose des réponses définitives. Peut-être que beaucoup d’humains ne veulent pas être confrontés à des articles, des histoires ou des œuvres d’art qui sont particulièrement étranges et dérangeantes. En fait, c’est une certitude, la majorité des humains veut faire comme la majorité. Sans oser se l’avouer, bien sûr, mais quand même.

    Moi pas. Et je ne pense pas être le seul.

    Alors, par principe, je m’oppose à toute « moyenne statistique de la création humaine ». Je veux des œuvres qui dérangent, des questions qui fâchent, lire des textes qui sont détestés, honnis.

    Je ne veux pas produire ou consommer du contenu. Je veux créer et découvrir.

    Et si la bulle n’avait pas explosé ?

    Charlie Stross rappelle que l’IA est objectivement une bulle qui ne sert que les intérêts de Nvidia et qui ne rapporte même pas de quoi payer l’électricité consommée. Cela lui rappelle la bulle dotcom de 2000. Et il se prend un délire génial : et si la bulle de 2000 n’avait pas explosé ? Et si toutes les promesses bullshit s’étaient réalisées ?

    En remettre une couche ou simplifier ?

    Au final, rajouter une couche de complexité sur un outil est un manque d’intelligence.

    Plus on a de compétences techniques, plus on peut utiliser des technologies « basses », et plus on est incompétent, plus on utilise une technologie haut niveau qui décide à notre place. Donc il faut essayer d’enseigner la technologie la plus « basse » possible pour permettre aux enfants d’être en mesure de comprendre ce qu’ils font.

    Marcello Vitali-Rosati, auteur de « Éloge du bug »

    Je le vois autour de moi : toute personne qui creuse un peu, qui réfléchit tente de simplifier ses outils, de revenir à l’essentiel.

    Thierry Crouzet a suivi un chemin très similaire au mien pour quitter Wordpress et revenir au texte brut. Si je ne vous ai pas encore convaincu, voici une autre version, une autre vision de la même solution au même problème. Avec un titre parfaitement adapté à la situation.

    J’avoue de mon côté une fascination pour les réseaux dits « off-grid », qui ne reposent sur aucune infrastructure publique majeure (comme Internet repose sur le réseau téléphonique/câbles sous-marins/fibre optique).

    Lark est justement en train de tester Meshtastic.

    Productivité

    Cela fait 35 ans que j’écris sur un ordinateur. Avec le recul, je n’ai aucun doute sur ce qui a eu le plus d’impact sur ma productivité : apprendre la dactylographie.

    Si je ne dois conseiller qu’un seul apprentissage à ceux qui veulent augmenter à la fois le plaisir et leur productivité sur un ordinateur, c’est bien la dactylographie. Et, tant qu’à faire, autant l’apprendre sur une disposition optimisée comme le bépo.

    Mon expérience date un peu, mais Mart-e a fait un long compte rendu de son passage, d’abord au Bépo puis à l’Ergo-L (le passage à l’Ergo-L me tente bien).

    Si j’écris avec autant de facilité, c’est parce que je maitrise mon clavier Bépo et mon éditeur, Vim. Je n’utilise rien d’autre, pas même un plugin. J’écris de petits scripts bash pour accomplir les opérations répétitives. Et force est de constater que je suis productif pour écrire du texte et du code.

    Aucune innovation ne peut passer outre l’apprentissage. Aucun ordinateur ne pourra jamais accomplir ce que vous voulez si vous n’avez pas d’abord appris à savoir ce que vous voulez.

    Si vous pensez qu’une intelligence artificielle va augmenter votre productivité, mais que vous n’êtes pas prêt d’investir quelques heures pour apprendre la dactylographie, vous êtes, excusez-moi de vous le dire, un crétin. Vous espérez faire plus en pensant moins. Or le monde a exactement besoin du contraire : des gens qui pensent plus pour faire moins.

    Notre stupidité est en train de détruire notre monde, de détruire la vie. Les nouveaux outils ne feront qu’envenimer la situation. Notre seule arme, l’unique, c’est l’apprentissage et l’éducation.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Friday 26 April 2024 - 02:00

    Lectures : Soyez un héros, passez en manuel !

    L’abrutissement de l’automatisation

    Une tiktokeuse lance la mise à jour de sa Tesla et se retrouve coincée dedans pendant 40 minutes.

    Mais, comme le souligne brillamment Olivier Ertzscheid, la subtilité est qu’elle aurait pu sortir… en ouvrant la porte « manuellement », ce qu’elle s’est refusée à faire.

    D’un autre côté, le simple fait qu’on puisse ouvrir une porte non manuellement est inquiétant. Parce qu’on perd l’habitude de ce geste simple est qu’en cas d’urgence, on pourrait tout simplement ne pas y penser. Comme nous avons perdu la capacité d’imaginer réparer un objet qui tombe en panne.

    Nous sommes devenus cette masse abrutie qui regarde béatement le héros lorsque, devant la catastrophe imminente, celui-ci annonce, sûr de lui : « je passe en manuel ! ».

    Mort aux notifications

    Un autre truc pour lequel on devrait passer en manuel : les notifications.

    Je le dis et le répète : les notifications sont une abomination. Elles représentent littéralement quelqu’un qui vient vous taper sur l’épaule pour vous interrompre sans ménagement dans ce que vous faites, quelle que soit la situation.

    La seule personne que j’autorise à faire cela, c’est moi-même. Les seules notifications que j’accepte sont donc celles de mon agenda. Mon bureau Regolith n’a même pas de notifications tout court et mon téléphone est soit en silencieux, soit en mode avion. Seule exception : lorsque j’attends un coup de fil ou que je veux être joignable pour mon épouse. Et je peste de ne pas pouvoir activer les notifications uniquement pour une personne particulière. Pourquoi pensez-vous que cette fonctionnalité évidente soit si rare, voire inexistante ?

    Le simple fait que, par défaut, tous nos appareils soient conçus pour nous interrompre est la preuve que nous sommes du bétail exploité par les fabricants. Sur macOS, il est impossible de désactiver de manière permanente les notifications. J’ai même reçu le témoignage de personnes qui ne savaient pas qu’il était possible de désactiver les « bip bip » incessants de leur téléphone (mise à jour d’app, notifications aléatoires, etc.) Ça les ennuyait, mais elles vivaient avec, croyant que c’était le prix à payer.

    Chaque notification est une source de stress, même si elle ne vient pas de votre téléphone, même si vous n’êtes pas concerné. Le son des notifications est pensé et conçu pour mettre votre cerveau en alerte, pour générer une petite décharge d’adrénaline. Les notifications nous épuisent littéralement.

    Je suis devenu un psychopathe antinotifications. Pour tous les numéros inconnus qui m’ont appelé ou qui m’ont envoyé un SMS publicitaire, je dépose d’ailleurs une plainte sur le point de contact belge. Je viens de le faire pour un opticien de ma ville qui m’a annoncé par SMS que les appareils auditifs étaient en promotion. J’ai donné mon numéro, il y a plusieurs années, pour qu’ils puissent me prévenir quand mes lunettes étaient réparées.

    Je ne suis pas sûr de l’utilité, mais je me dis que, à la longue, si on est plusieurs dizaines à faire pareil, ça va commencer à ne plus pouvoir être ignoré.

    Et je me désabonne d’absolument tout email qui arrive dans mon inbox depuis une liste. Si je suis réabonné, je désactive l’alias dans SimpleLogin.

    L’omniprésence du tracking

    Une bonne manière de visualiser que toute votre activité en ligne est surveillée et de faire en sorte que votre ordinateur émette une… notification sous forme de bip sonore à chaque fois qu’il envoie des données vers un espion identifié. Oui, je me contredis. Mais ici, c’est juste pour l’expérience !

    C’est ce qu’a fait Bert Hubert. Ceci ne prend évidemment pas en compte les espions non identifiés. Mais c’est déjà impressionnant en soi. Allez voir la seconde vidéo pour vous donner une idée.

    Abonnez-vous à ma chaîne !

    Tant qu’on y est, pour être notifié chaque fois que je poste un billet, n’oubliez pas de vous abonner à ma chaîne ! Enfin, ma mailing-liste ;-)

    Un prisonnier enchaîné dit à un autre « Abonnez-vous à ma chaîne ! »
    Un prisonnier enchaîné dit à un autre « Abonnez-vous à ma chaîne ! »

    Israël et Whatsapp

    Loin de passer en manuel, Israël utiliserait "l’intelligence artificielle" pour déterminer les cibles de ses frappes. Et de forts soupçons existent sur le fait que cette IA soit alimentée par des données Whatsapp. C’est entièrement plausible, car, contrairement à Signal, Whatsapp recueille des myriades d’informations sur vous. Je l’ai vécu il y a quelques années lorsque j’avais encore des comptes Facebook et Whatsapp. Un de mes anciens propriétaires, avec qui je n’étais plus en contact depuis des années, m’a envoyé par erreur un message Whatsapp. Dans les minutes qui ont suivi ma réponse pour lui signifier son erreur, Facebook m’a proposé d’être ami avec cette personne (nous n’avions ni connaissance ni page suivie en commun).

    Le simple fait d’être dans un groupe de discussion avec un terroriste, d’être en contact avec lui voire d’être au même endroit à un moment donné suffirait à faire de vous une victime d’une frappe. Et tant pis si le terroriste était dans un appartement deux étages au-dessous du vôtre : vous partagiez les mêmes coordonnées géographiques !

    Notez que ce n’est pas neuf. Plusieurs exemples existent en Afghanistan de victimes ayant été ciblées, car ayant, selon des algorithmes « intelligents », un « comportement suspect ». Je me souviens d’un médecin pakistanais tué par un drone US. Il était considéré comme suspect, car passant fréquemment la frontière (il travaillait en Afghanistan et vivait au Pakistan) et changeant régulièrement de carte sim (oui, il en avait une pour chaque pays pour des raisons évidentes d’abonnement).

    Ce qui est fascinant c’est à quel point ces outils permettent de diluer la responsabilité. Les militaires obéissent aux ordres, les commanditaires disent se fier aux algorithmes, les programmeurs que la responsabilité incombe aux collecteurs de données et ces derniers prétendent ne faire que collecter des données, ne rien en inférer ni décider.

    C’est d’ailleurs le véritable marché de l’intelligence artificielle : diluer la responsabilité. Une voiture tue un piéton ? C’est « l’algorithme ». Une entreprise balance des tonnes de produits néfastes dans une rivière ? C’est « une erreur de programmation ».

    Être sur Whatsapp est potentiellement mortel. Vos données seront, un jour, utilisées contre vous. Et certainement par erreur. La question n’est pas de savoir si vous avez quelque chose à vous reprocher, mais si un algorithme ne pourrait pas un jour penser que vous êtes potentiellement dangereux. Et ce, pour chaque algorithme qui existe et pour chaque jeu de données.

    En attendant, utilisez Signal. Signal n’est pas parfait, mais n’a, pour seules données à votre sujet, que votre numéro de téléphone, la date de création de votre compte et la date de votre dernière connexion. Contrairement à Whatsapp, Signal n’a accès ni à vos contacts, ni à votre localisation, ni à vos groupes, ni à vos habitudes. Signal n’est pas non plus une entreprise commerciale, mais une fondation (dont une grande partie du financement vient d’un don… du créateur de Whatsapp, qui a renié sa création après avoir vu ce que Facebook en faisait).

    Pour ceux qui le peuvent, supprimez Whatsapp. Oui, vous allez rater des choses. Mais vous allez aussi faire évoluer la masse critique vers Signal. L’effort en vaut la peine.

    Signal se merdifie ? Non, c’est Apple !

    Lors d’un appel vidéo récent sur Signal, j’ai eu la surprise de voir s’afficher des émojis en forme de pouces levés chaque fois que mon correspondant agitait les mains. Je me suis immédiatement demandé comment Signal pouvait ajouter cette fonctionnalité sans intercepter la vidéo. Après recherche, il s’est avéré que ce n’est pas Signal, mais bien l’iPhone qui fait ça automatiquement.

    Résultat : ce truc, dont je n’ose imaginer le coût de développement et l’impact sur la batterie, apparaissait tout le temps et nous a fait perdre 15 minutes de discussion avant de commencer à nous énerver sérieusement. Ce n’est même plus possible de discuter sérieusement sans être distrait. C’est un peu comme les notifications : ces produits ne sont pas pensés pour nous permettre d’être productif ou épanoui, mais, par défaut, pour nous distraire. Dans tous les sens du terme. Pour nous empêcher de penser.

    N’attendez pas, agissez !

    Distraction, espionnage permanent, ciblage publicitaire ou par drone tueur : cette merdification n’est pas seulement prévisible, elle est inévitable. Oui, votre activité sur Whatsapp et partout ailleurs va un jour se retourner contre vous. Aux États-Unis, les données de votre voiture servent déjà à augmenter le tarif de votre assurance.

    Vous pouvez supprimer sans crainte vos comptes Reddit, Twitter, LinkedIn et bien d’autres. En les supprimant définitivement, par opposition à une simple « désactivation », vous forcez l’effacement d’une partie de vos données. Cette suppression peut avoir des effets bénéfiques insoupçonnés sur votre santé mentale.

    De toute façon, de plus en plus de comptes sur ces plateformes sont des bots qui servent à faire de la pub. Si un compte interagit avec vous en vous parlant d’un service en ligne, c’est probablement un bot. Pardon, une « intelligence artificielle ».

    Passez en manuel : supprimer vos réseaux sociaux propriétaires et venez tester Mastodon !

    Supprimer un compte fait peur. On va perdre plein de données. Mais, en fait, vous les perdrez un jour ou l’autre, quand vous vous y attendrez le moins. Pour une raison débile. Parce qu’un algorithme aura déterminé que vous avez « enfreint les conditions d’utilisation ».

    Et oui, vous allez un jour perdre votre accès à toutes les vidéos que vous avez mises sur YouTube.

    YouTube qui est tellement incontournable qu’il ne peut que se merdifier. Et il le fait. YouTube suivrait-il la voie de Twitter ? Oui, même si c’est moins spectaculaire, moins Elonesque.

    Si vous avez des vidéos, postez-les sur un compte Peertube. Si vous avez une chaîne, faites-en une copie sur Peertube et parlez-en. Normalisez le fait d’être un vidéaste sur Peertube.

    Si vous avez des données que vous souhaitez conserver sur Twitter, Facebook, Instagram, LinkedIn et YouTube, faites-en une copie, car vous allez les perdre comme j’ai perdu tout ce que j’avais posté sur Google+. Ce n’est pas une prédiction, mais une certitude. Ce n’est qu’une question de temps.

    Alors, soyez le héros, passez en manuel : sauvegardez vos données et supprimez vos comptes propriétaires !

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Wednesday 17 April 2024 - 02:00

    Lectures : Réseaux de domestication et complexification artificielle de la communication

    Réseaux sociaux

    Petit rappel pour toutes les personnes qui mettent en évidence un peu partout leurs profils X/Twitter et LinkedIn. Ces réseaux sont fermés. Toute personne qui n’a pas de compte ne pourra pas accéder à votre profil. Et si elle en a un, mais que, pour une raison ou une autre, elle n’est pas connectée.

    Facebook et Instagram ont fait pareil dans le passé, mais permettent, pour le moment, d’avoir accès à certaines informations restreintes sur votre profil (à condition d’arriver à passer tous les bandeaux tentant de vous forcer à vous connecter et de vous fourguer des cookies).

    C’est spécialement inquiétant pour tous ces professionnels qui tentent à tout prix de mettre en avant leur profil LinkedIn. Ou tous ces candidats aux prochaines élections.

    Vous croyez vous promouvoir grâce à ces réseaux ?

    C’est tout le contraire. Vous faites la promotion de ces produits. Et vous perdez certainement beaucoup de personnes en cours de route (car, non, tout le monde n’a pas un compte et ceux qui en ont ne sont pas nécessairement connectés dessus sur tous les appareils qu’ils utilisent). Ces réseaux sont un mensonge !

    Comme le dit très bien Seirdy, le but de ces réseaux est de domestiquer les utilisateurs (ici, il parle de Whatsapp, mais c’est pareil)

    Si vous cherchez une certaine visibilité, la moindre des choses est une page web minimale accessible à tou·te·s. Ou, à défaut, un compte Mastodon. Car, contrairement à tous les réseaux propriétaires susnommés, on peut parcourir un profil Mastodon sans avoir de compte (ni même sans n’avoir jamais entendu parler de Mastodon).

    ChatGPT et Ploum.net

    Un page perso, c’est un truc dont le sociologue des médias Grégoire Lits comprend très bien l’importance.Inspiré par mon blog, mais ne sachant pas coder en python, Grégoire Lits a demandé à ChatGPT de lui fournir le code.

    L’expérience est très intéressante et me renforce dans ma conviction que les IA sont des outils qui ont leur utilité, mais ne sont pas "révolutionnaires". Parce que tout ce que Grégoire a fait, il aurait pu le faire sans ChatGPT, mais en utilisant des forums et des manuels. Il aurait peut-être pris plus de temps pour sa solution initiale (je dis "peut-être" car il déclare avoir passé "4h" dessus, mais je sais d’expérience que le temps de travail effectif peut changer d’un ordre de grandeur selon la manière dont on le mesure et que Grégoire maitrisait déjà beaucoup de choses).

    L’effort se mesure également sur le long terme : j’ai personnellement passé beaucoup du temps au début à produire ce qui génère ce blog (en fait majoritairement pour la production d’emails), mais, désormais, lorsque je dois modifier quelque chose, cela me prend littéralement quelques minutes. Et je ne dois pas faire de mises à jour, m’adapter à une quelconque mise à jour sous-jacente. J’ai déjà rentabilisé au centuple le temps passé par rapport à un Wordpress.

    Grégoire est très conscient de ce qu’il fait et ce qui rend sa démarche hyper intéressante c’est qu’il ne l’a pas vu comme une manière d’être productif, mais une manière de se former. Il utilise ChatGPT pour apprendre à ne plus dépendre de ChatGPT. C’est pour moi un excellent usage de ce genre d’outils.

    Cela semble plus rapide et personnalisé que l’utilisation des forums comme je le faisais il y a 25 ans. Par contre, on perd le côté humain d’apprendre à se connaitre l’un l’autre, de découvrir des trucs inédits par sérendipité et de se rencontrer pour discuter en vrai. Mais on va dire qu’on avait déjà perdu ce côté "communautaire" lorsque les forums ont été remplacés par des géants comme StackOverFlow.

    La question primordiale c’est que, comme Grégoire l’indique, il ne comprend pas le code qui fait tourner son site. Ce code pourrait potentiellement effectuer des actions inutiles, voire nocives. Ce n’est pas nouveau : copier/coller du code de StackOverFlow comporte les mêmes risques.

    Et c’est là tout le paradoxe des AIs : auditer du code est beaucoup beaucoup plus difficile que d’en écrire du neuf. C’était moins fatigant pour moi de construire un générateur de site statique à partir de rien que d’apprendre à utiliser un existant !

    Fatigue attentionnelle

    C’est ce qu’on appelle « la fatigue attentionelle ». Un humain peut être concentré sur sa tâche pendant des heures s’il fait quelque chose. Mais s’il doit uniquement être attentif sans rien faire, son esprit va très vite s’endormir. C’est l’équivalent de compter les moutons pour s’endormir.

    D’ailleurs, nous le savons tous. Préférez-vous être dans un taxi traditionnel, avec un chauffeur qui conduit ou bien un taxi entièrement automatique, mais, comme il n’est pas entièrement sûr, il y a quand même un chauffeur qui ne fait rien, qui se contente de surveiller le pilote automatique du coin de l’œil tout en jouant avec son smartphone ?

    C’est une critique de l’intelligence artificielle dont on ne parle pas assez : si ce qui est produit automatiquement par un algorithme doit être vérifié par un humain, cela coûte très souvent plus cher que de le faire produire par un humain directement. Les IA des fameux magasins physiques Amazon qui permettaient de détecter tout ce que vous mettiez dans votre sac pour vous permettre de sortir sans passer par une caisse étaient en fait… des centaines de travailleurs en Inde scrutant les caméras de surveillance. La blague à la mode est de dire que « IA » est l’acronyme de « Indiens Absents ».

    Pareil pour ce service expérimental de taxis sans-conducteur aux États-Unis. Les voitures étaient, en cas d’urgence, pilotées à distance. Les calculs ont montré qu’au total, la firme employait en moyenne 1,6 chauffeur par voiture. L’IA ne détruit pas l’emploi : elle ne fait que les rendre encore plus merdiques.

    Inclassable

    Car, surtout sur le Web, il a toujours fallu faire attention à ce qu’on lisait. Les blagues potaches étaient la norme, parfois avec un très haut degré de réalisme. Je ne résiste pas à vous partager cette récente trouvaille : le fromage à base de lait de baleine.

    C’est particulièrement réaliste et bien foutu. Qu’en pense Paul Watson ?

    Le prix de notre inculture

    Depuis quelques années, mon objectif n’est pas de découvrir de nouveaux outils informatiques, mais, au contraire, d’en utiliser le moins possible, mais de les utiliser à fond. Avec Neovim comme éditeur, les outils Unix, Pandoc et des scripts Python ou Bash et Git comme gestionnaire, je fais absolument tout ce dont j’ai besoin d’une manière incroyablement efficace. Durant les examens de mes étudiants, je me suis surpris à faire un simple fichier markdown avec mes remarques et à calculer simplement les moyennes en passant le fichier à travers quelques pipes Unix. Bref, à faire de l’Excel sans même y penser.

    Peut-être que mes besoins sont minimes ? Pas nécessairement. Adam Drake a démontré qu’utiliser de relativement simples pipelines Unix pouvait être 100x plus rapide pour faire du traitement massif de données que d’utiliser les outils dédiés.

    C’est comme les AI : toutes les solutions que l’on nous vend ne permettent rien de révolutionnaire. Elles font juste pire que les anciennes solutions tout en se prétendant plus faciles à court terme (ce qui n’est même pas toujours vrai).

    Ce que nous achetons très cher, c’est essentiellement notre inculture informatique.

    Plutôt que de sauter de pages web en pages web à la recherche de la dernière nouveauté révolutionnaire, on devrait passer plus de temps à s’asseoir pour lire un livre dont la qualité est validée par 10, 20 ou 100 ans d’existence. Oui, même en informatique, on apprend plus en lisant des livres qui ont 20 ans qu’en testant toutes les nouveautés à la mode.

    Fatigue oculaire

    D’ailleurs, le livre nous reposerait les yeux. On savait déjà que les réseaux sociaux bouffent votre temps, vous font détruire la planète à cause de la publicité, vous rendent dépressifs. Mais, en plus, ils sont mauvais pour les yeux. Surtout quand il faut scroller.

    J’avoue que je ne supporte pas le scroll. J’ai un téléphone eink et, si je dois lire un site dessus, j’utilise le navigateur einkbro qui permet de naviguer page par page. C’est marrant parce que, au départ, cette fonctionnalité sert à contourner les déficiences techniques de la technologie eink qui est trop lente pour permettre le scroll. Mais, en réalité, c’est bien plus agréable.

    Et sur mon laptop, je n’arrive plus à lire quoi que ce soit en dehors de… less. Une commande Unix qui a presque mon âge (et qui est toujours développée). Comment lire le web dans less ? Tout simplement avec Offpunk, qui m’affiche un texte bien centré. Quand j’arrive au bout de l’écran, j’appuie sur la barre espace pour passer à la page suivante.

    Le truc qui est intéressant avec Offpunk, c’est de constater que la majorité du code sert à tenter de retrouver le texte original que l’auteur a produit avant que cela ne soit transformé en une bouillie vaguement apparentée à du HTML. Offpunk est donc une sorte d’anti-logiciel, de démerdificitateur du web.

    C’est le même principe que le mode "lecture" de votre navigateur ou votre bloqueur de pub : essayer de retrouver l’information originale au milieu de toute la merde rajoutée par les intermédiaires.

    Cette expérience me rend particulièrement dubitatif au sujet de l’utilité des générateurs de texte "intelligents": les deux cas d’usage les plus cités sont, premièrement, la génération d’un texte sur un sujet à partir d’une très courte description (un « prompt ») et, deuxièmement, la faculté de résumer un texte trop long pour en tirer l’information essentielle.

    Vous voyez où je veux en venir…

    Le Web, à la base, c’est « Produire du texte -> Protocole HTTP -> Lire le texte ».

    C’est ensuite devenu : « Produire du texte -> Merdifier avec du JS et des pubs -> protocole HTTP -> démerdifier avec adblocks et mode lecture -> lire le texte ».

    Désormais, on est entré dans la phase « Avoir une idée de texte -> IA pour générer du contenu -> merdifier avec du JS et des pubs -> protocole HTTP -> démerdifier avec adblocks et mode lecture -> IA pour résumé et trouver l’idée originale -> espérer que le résultat est l’intention initiale de l’auteur ».

    C’est peut-être pour cela que j’aime tant bloguer et lire des blogs depuis 20 ans. J’ai l’impression d’échanger des idées directement d’humain à humain, sans intermédiaire. Merci à vous pour cet échange permanent et tellement enrichissant !

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Thursday 11 April 2024 - 02:00

    Lectures : de la distraction à la destruction (de la planète)

    Art, amusement et distraction

    C’est marrant, je me demandais pourquoi j’entendais du Michael Jackson partout, depuis les magasins de ma ville aux vestiaires de la piscine. La réponse est simple : Sony vient d’acquérir tout le catalogue pour 1,2 milliard de dollars. Un artiste mort, c’est quand même plus rentable qu’un jeune. En France, on fait pareil avec Johnny Hallyday. Comme quoi, quand ça l’arrange, l’industrie est capable de faire du recyclage.

    J’ai appris cela dans cet excellent article de Ted Gioia (The Honest Broker) qui revient sur la différence entre l’art et l’amusement (l’entertainment) et sur le fait que si l’art est menacé par l’entertainment, ce dernier est lui-même menacé par le business de… la distraction.

    Les gens ne paient plus pour l’art, car ils préfèrent l’amusement facile. Mais ils n’ont plus le temps pour l’amusement facile, remplacé par de la distraction distillée, de manière infinie, par touches de quelques secondes. Avec le sentiment de « C’est juste quelques secondes, j’arrête quand je veux » et, au bout de la journée, des heures perdues à ne strictement rien faire. Je comparais d’ailleurs cette propension à celle de s’empiffrer de sucre industriel.

    Et, comme le sucre, l’énorme problème de la distraction, c’est qu’elle est addictive.

    Pour les créateurs et les artistes, il est impossible de lutter. C’est un fait. Mais il est très difficile de l’accepter. De ne pas sombrer dans la mouvance en tentant de créer des contenus de plus en plus courts, formatés sur ce qui est à la mode. L’artiste lui-même devient addict à son compteur de likes, aux statistiques de son site web. Il est distrait et crée lui-même de la distraction.

    Ces 20 années de blog m’ont appris que je finissais toujours par regretter d’avoir cédé aux appels de la mode, des nouvelles tendances, des plateformes propriétaire, de l’autopromotion.

    Cela me demande une certaine discipline de ne pas me demander pourquoi mon compteur de followers Mastodon a soudainement fait un bond ou un creux. De ne pas tenter de discuter ou, pire, de faire une blague pathétique de type « J’espère te revoir bientôt » quand quelqu’un m’écrit pour me dire qu’il n’arrive pas à se désabonner de ma mailing-liste.

    Je suis addict à la reconnaissance. J’adore recevoir vos emails, dédicacer des livres. Mais, et cela me sauve peut-être, je ne supporte pas la « fausse reconnaissance ». Je veux être reconnu pour mon travail, pas pour avoir fait des cumulets à la télévision (je parle d’expérience). Il m’a fallu 20 ans pour comprendre que la meilleure façon d’être reconnu pour mon travail était… de travailler et non chercher la reconnaissance.

    Vingt ans que j’écris publiquement. Vingt années qui ont été nécessaires pour préparer les vingt prochaines, pour me permettre de découvrir ce que j’ai besoin écrire plutôt que de tenter de deviner ce qu’un hypothétique public « veut ». Vingt ans pour apprendre que voir se construire son œuvre sur le long terme m’apporte plus de dopamine que tous les likes instantanés.

    Dédicaces et rencontres

    Puisse qu’on parle dédicaces, justement. Je serai à Paris ce samedi 13 avril. D’abord au Festival du livre de Paris de 13h30 à 15h sur le stand « Livre Suisse » (B21).

    Et puis, à partir de 16h, avec Gee à la librairie « À Livr’Ouvert », boulevard Voltaire.

    Mon éditeur, PVH, offre l’apéro avec des spécialités de Neuchâtel ! Je dédicacerai des exemplaires de Printeurs et de Stagiaire au spatioport Omega 3000. En attendant le prochain, prévu cette année…

    Physique quantique et Relativité

    Dans Printeurs, j’imaginais un système de communications instantanées traversant les cages de Faraday grâce au « quantum entanglement ». Du nom de cette propriété quantique qui fait que deux particules quantiques sont liées et partagent le même état, même à distance.

    Pas de bol, ce n’est théoriquement pas possible.

    En fait, aller plus vite que la lumière remet en cause le principe même de causalité. Ce qui est un petit peu ennuyant.

    Mais Printeurs reste très bien, lisez-le ! SyFantasy en dit que c’est « Un brin plus violent et anticapitaliste que le Neuromancien de Gibson ». J’en suis très fier.

    Parodie

    En parlant de Suisse et de PVH, Julien Hirt débarque dans la collection Ludomire et devient, par la même occasion, mon collègue. Je viens de dévorer son « Carcinopolis » et j’ai adoré cette ambiance sombre, presque lovercraftienne, d’une ville dont les bâtiments sont des cellules cancéreuses. Julien semble détester la cigarette presque autant que moi.

    Julien tient également un blog où il analyse les ressorts de la théorie du récit, un sujet qui me passionne. Bon, sinon, il a aussi pondu un excellent foutage de gueule des récits de Fantasy.

    J’ai éclaté de rire avec le coup de l’épée du destin achetée en solde chez Décathlon. Ça m’a rappelé que j’avais fait un truc similaire sur les chasses au trésor. Il y a… 17 ans. Cela ne nous rajeunit pas !

    L’emprisonnement Discord

    Pour une raison que je n’explique pas, tout le monde semble préférer des salons de discussions propriétaires. Alors que les solutions libres existent, certaines depuis des décennies : IRC, MUC XMPP ou, plus récent, Matrix, Slack reste la norme en entreprise et Discord pour tout le reste, y compris les projets Open Source.

    Pourtant, ce sont de belles saloperies. Slack permet à votre employeur d’avoir accès à tout votre historique de conversation, même privé. Discord, dans ses conditions d’utilisation, stipule que vous abandonnez tout droit de poursuivre Discord en justice en cas de conflit. Légalement, ils sont obligés de vous laisser le choix de refuser cette clause, ce qui doit être fait par email. À chaque fois que les conditions d’utilisation sont modifiées par Discord.

    Et si vous mettiez un peu de pression dans vos communautés Discord/Slack pour migrer vers une alternative libre et décentralisée ? Par exemple Matrix ! Où l’email… J’adore l’email !

    L’email et le texte

    Un email, c’est la plupart du temps un simple texte. Alors, pourquoi se casser la tête à en faire du HTML ? Pire : les mails en HTML sont dangereux, car ils peuvent se modifier lorsque vous les faites suivre.

    Utilisez le texte brut dans vos emails !

    Pour ceux qui, comme moi, n’aiment pas les mails HTML, je rappelle que vous pouvez recevoir mes billets en texte brut en vous abonnant sur la mailing-liste dédiée :

    C’est également top pour votre vie privée et pour mon addiction à la reconnaissance, car je n’ai aucune visibilité sur les abonnés (pas même le nombre). Mais, en toute honnêteté, j’ai l’impression que les amateurs d’emails en texte brut sont également les personnes les plus susceptibles de préférer le RSS voire même Gemini. Allez savoir pourquoi…

    Les mensonges d’Apple

    Le principe de la publicité, c’est de mentir. Lorsqu’Apple prétend protéger votre vie privée, c’est faux. Oh, bien sûr, ils ont décidé de partager moins d’infos avec Meta. Mais ils se font payer l’équivalent d’un Twitter chaque année pour envoyer vos données vers Google. Et puis, bien entendu, ils exploitent eux-mêmes vos données.

    Ce n’est pas moi qui le dis, mais une étude qui a tenté de mesurer l’impact des paramètres de protection de vie privée sur les produits Apple.

    L’humain est paradoxal. Il veut faire comme tout le monde, faire partie du groupe. Mais il veut également avoir une identité propre, être différent. C’est un paradoxe typique de l’adolescence, mais, visiblement, tout le monde n’en sort pas.

    Le génie d’Apple est d’avoir réussi à convaincre plusieurs milliards de clients (qui a dit « pigeons » ?) qu’Apple était un truc de rebelle, un truc unique, différent. Mais que tout le monde l’utilisait. Donc qu’en utilisant Apple, on était un rebelle comme les autres.

    Si ça parait complètement stupide, c’est parce que ça l’est. C’est le principe d’une religion : convaincre les gens d’un truc tellement stupide qu’ils n’oseront jamais s’avouer s’être fait avoir et s’enfonceront. J’appelle cela « Le coût de la conviction ».

    Étant donné son budget, Apple peut payer d’excellents ingénieurs qui produisent parfois d’excellentes choses, il faut le reconnaitre. Dans d’autres cas, on sent que c’est le département marketing qui a pris le dessus.

    Pendant quelques années, j’ai utilisé un mac pour mon travail. Je me suis prêté honnêtement au jeu, je me suis immergé dans le système MacOS. C’est certes très joli. Quand je suis revenu sous Debian et Ubuntu, j’ai réalisé à quel point j’avais inconsciemment accepté de me compliquer la vie ou d’acheter un petit logiciel pour faire des trucs qui prennent une ligne de commande sous Linux. Mais, je le répète, c’était joli. Les produits Apple sont littéralement pensés pour faire cool dans une publicité.

    Censure

    Cette allégeance à Apple, Google, Discord et d’autres est ce que Yanis Varoufakis appelle le capitalisme féodal. En tant que paysan, on prête allégeance à un seigneur (voire plusieurs). On promet d’obéir à leurs lois et, en échange, ils nous protègent et nous permettent d’utiliser leurs services. C’est bien, non ? Et puis, ils font ça pour notre bien. Ceux qui disent que, par exemple, Facebook va censurer ce qui ne lui plait pas sont des conspirationnistes qui exagèrent.

    Sauf que non. Facebook censure désormais les médias qui critiquent Méta. Ils ont également censuré tout ce qui parle de Mastodon. Ah oui, au fait, ils censurent également ce qui parle du réchauffement climatique parce que c’est sujet à « controverse ».

    Au fait, on dit « réchauffement climatique », pas « changement climatique ». Le mot « global warming » était la norme jusqu’à ce que l’industrie du pétrole paie des spécialistes en propagande pour trouver une alternative qui serait moins effrayante. Ils ont pondu « climate change » qui donne l’impression que ce n’est pas dramatique et que c’est un processus naturel. Ils ont ensuite lobbyé de manière intense pour que le mot « global warming » disparaisse du discours officiel.

    Ils ont réussi.

    Un peu comme ont réussi ceux qui, malgré les avertissements de Richard Stallman, ont imposé qu’on dise « open source » au lieu de « logiciel libre ».

    Les intérêts financiers tuent la planète à coup de modifications de notre vocabulaire.

    L’obsolescence programmée d’Android

    À lire sur ce sujet, une longue discussion avec Agnès Crepet, responsable longévité chez Fairphone. Je préviens les puristes, tout est en franglais (ce qui est compréhensible vu qu’elle bosse en anglais aux Pays-Bas), mais Walid a fait un travail de dingue pour retranscrire en expliquant les mots problématiques, c’est super intéressant et cela explique beaucoup des difficultés de Fairphone. Un truc m’a frappé : la principale source d’obsolescence d’un Fairphone est la non-mise à jour des firmwares propriétaires par les fabricants.

    Comme c’est propriétaire, on ne peut rien faire. Mais comme on met à jour la version d’Android, l’ancien firmware ne fonctionne plus ou n’est plus considéré comme sécurisé par le noyau.

    Un exemple de plus pour démontrer en quoi le code propriétaire est fondamentalement néfaste.

    Je n’avais jamais compris pourquoi les fabricants de matériel voulaient garder secrets leurs micrologiciels. Ils ne gagnent de toute façon pas d’argent sur le code, non ?

    Mais si le code est open source, le matériel dure plus longtemps. Et donc on en vend moins. Le code propriétaire est donc une merdification volontaire pour polluer plus. Soyez écolos, exigez du logiciel libre !

    Le texte est également l’occasion de prendre un fameux coup de vieux. Agnès est en effet une co-fondatrice de la (très chouette) conférence Mix-IT, à Lyon. Elle m’avait invité à donner la keynote d’ouverture lors de l’édition de… 2014. Putain, 10 ans !

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Monday 08 April 2024 - 02:00

    About Freedom and Power

    Freedom is the right to do whatever you want. Power is the right to force others to do what you want. Power is, by definition, being able to restrict others’ freedoms.

    Copyleft is a tool that gives you freedom but no power.

    Permissive licenses give freedom and power, allowing already powerful people to restrict the freedoms of others.

    That’s why powerful people (and those dreaming of being powerful) don’t like copyleft. When you are accustomed to the privilege of power, freedom of others sounds like oppression.

    Don’t listen to the powerful people. They will tell you that you need to protect powers just in case you become powerful yourself. They will tell you that you need to be against taxation just in case you become rich yourself. That you are a "temporary embarrassed millionaire". Similarly, they’ve told you to use MIT/BSD license because you could later become a "billionaire proprietary software tycoon" with your lines of code.

    That’s, of course, a lie. They already are the barons. They want to use your own lines of code to restrict your own freedoms. We should not admire powerful people but fight them.

    You may dream of power but all you need is freedom.

    We need to protect freedom, not power. We need to respect humans, not bosses nor commercial interests.

    Offer a little freedom: use copyleft licenses!

    As a writer and an engineer, I like to explore how technology impacts society. You can subscribe by email or by rss. I value privacy and never share your adress.

    If you read French, you can support me by buying/sharing/reading my books and subscribing to my newsletter in French or RSS. I also develop Free Software.

  • Thursday 04 April 2024 - 02:00

    Une bulle d’intelligence artificielle et de stupidité naturelle

    La technologie derrière ChatGPT, Dall-E et autres n’est pas révolutionnaire, elle est spectaculaire. C’est très différent. Et, comme souvent, le spectaculaire attire une attention démesurée du grand public par rapport aux capacités réelles de la technologie. C’est ce qu’on appelle « une bulle ».

    Et une bulle, ça finit toujours par imploser.

    Mais en vrai, c’est quoi l’intelligence artificielle ?

    Rappelons qu’un logiciel est un ensemble d’instructions données à un ordinateur par un programmeur pour donner un résultat (un « output ») basé sur des paramètres modifiables (« l’input »). Un programme « classique » est donc un programme qui donnera toujours un résultat prévisible. Je vous expliquais d’ailleurs cela en détail dans un article précédent.

    Ce que nous appelons « intelligence artificielle » est un ensemble de techniques, parfois très diverses, pour qu’un logiciel puisse être « entrainé ». Au lieu de définir exactement comment va fonctionner le logiciel, on va lui fournir des « données d’apprentissage » pour qu’il en tire une forme de moyenne statistique. Exemple : lui montrer des photos de terroristes et des photos de gens innocents pour, ensuite, tenter de voir s’il détecte des terroristes inconnus parmi une foule sur laquelle on n’a aucune information.

    Mais qui est responsable si le programme développé de cette manière désigne un innocent comme terroriste et entraine son élimination par un drone ? Le programmeur qui a développé l’algorithme ? Il n’avait pas conscience du cadre d’utilisation, il a juste fait un logiciel pour différencier deux types de personnes sur base de photos. Celui qui a sélectionné les données et qui a « oublié » d’inclure des barbus parmi les innocents ? Celui qui, à la base de tout ça, a imaginé qu’un terroriste était reconnaissable à son visage ?

    La fameuse intelligence artificielle, ce n’est que ça : des algorithmes statistiques sont très utiles dans certains cas très spécifiques à condition d’être très surveillés. Mais qui diluent toute responsabilité en cas d’erreur.

    Un algo de type ChatGPT ne fait pas autre chose : pour simplifier à outrance, il prend à chaque fois le texte de la conversation et tente de prédire quel mot a la plus grande probabilité de suivre. Il prend littéralement tous les mots de son dictionnaire, les rajoute à la fin de la phrase et évalue un score pour le texte résultant basé sur la moyenne statistique calculée durant son apprentissage.

    Si je lui demande :

    Ploum: Quelle est la couleur d’un schtroumpf ?

    Il va voir que, dans toutes ses données d’apprentissage, la suite de mot « Quelle est la couleur de X ? La couleur de X est » est plus probable que « Quelle est la couleur de X ? Banane volante à pistons ». Du coup, il répond :

    IA: La couleur de…

    Ben oui, parce que ça fonctionne aussi pour la couleur d’un marsupilami ou de n’importe quoi d’autre. C’est une des raisons qui fait que ChatGPT ne vous répond pas platement « bleu » comme n’importe quel humain le fait. Parce que dans ses données d’apprentissage apparait régulièrement qu’une réponse commence souvent en reformulant sa question.

    IA: La couleur d’un schtroumpf est…

    Cette reformulation reprend des parties de la phrase. Ce n’est pas du tout évident, mais cela donne l’impression que ChatGPT comprend ce qu’il dit. C’est faux. C’est simplement le plus probable parmi les milliards de possibilités de la langue française (ou de la langue schtroumpf).

    IA: La couleur d’un schtroumpf est bleue

    Parce que, dans tous les textes du corpus où apparait le mot « schtroumpf », c’est le mot « bleu » qui revient le plus souvent et qui est souvent associé avec le mot « couleur ».

    Évidemment, ce qui est le plus probable n’est pas toujours ce qui a le plus de sens. Les personnages générés par Dall-E ont, par exemple, souvent bien plus de doigts que nécessaire. Pour une raison toute simple : sur une image, la probabilité est très grande que ce qui est à côté d’un doigt soit un autre doigt. En fait, si vous me montriez une partie de photo représentant un doigt en me demandant de parier sur ce qu’il y a juste à côté, j’aurais tout intérêt à répondre : « un autre doigt ! ». Ce n’est pas une hallucination, c’est un résultat entièrement logique, statistique !

    Quelques exemples de poignées de mains générées par AI. Les doigts sont innombrables.
    Quelques exemples de poignées de mains générées par AI. Les doigts sont innombrables.

    Des résultats techniques spectaculaires…

    Nonobstant ce que nous appelons des « hallucinations » (un mot choisi à dessein pour anthropomorphiser et rendre encore plus attirantes et mystiques les IA), les résultats sont très impressionnants, spectaculaires, imprévus. C’est un véritable show qui nous est offert dont les hallucinations font intégralement partie.

    À la base de tous les ChatGPT et consorts, on trouve une nouvelle méthode de programmation appelée « Transformers » (oui, comme les robots de mon enfance) inventée par 8 types chez Google (qui sont, depuis, tous partis pour fonder leur startup AI sauf un qui a fondé une startup blockchain).

    Le papier décrivant la méthode est devenu un « landmark paper ». Pour les spécialistes, il est bouleversant, car il introduit de nouvelles techniques, de nouvelles perspectives. Mais, pour le grand public, il n’est finalement qu’une énième optimisation (impressionnante, je le répète) de méthodes de machine learning qui existent et s’améliorent depuis 40 ans. La grosse révolution, outre une amélioration significative des performances générales, c’est d’avoir permis une mise en parallèle des calculs. Du coup, plutôt que de devoir sans cesse optimiser des algorithmes ou créer des superordinateurs, on peut se contenter de mettre beaucoup d’ordinateurs en parallèle. Beaucoup comme dans « beaucoup beaucoup beaucoup ». Et donc multiplier les performances des algorithmes existants. Ce qui est très cool mais, selon ma définition, pas vraiment « révolutionnaire ».

    Ces améliorations de performances ont permis d’entrainer les algorithmes sur des quantités astronomiques de données. De l’ordre de « tout ce qui nous tombe sous la main ». Et de créer des produits attractifs pour le grand public (ChatGPT, Dall-E, …) alors qu’à la base, l’algorithme visait surtout à automatiser les traductions.

    Un enthousiasme naïf qui l’est encore plus !

    Si ces nouvelles techniques sont spectaculaires, la vitesse avec laquelle les investisseurs et les entreprises se sont engouffrées dans le buzz l’est encore plus. Comme le dit très bien Cory Doctorow, de nombreuses boites AI se sont créées avec des technologies incapables de remplacer un travailleur humain, mais avec une équipe marketing capable de convaincre votre patron que c’est bien le cas.

    Et chaque patron découvrant ChatGPT se sent soudain dans l’urgence d’investir dans l’AI, de peur que le concurrent le fasse avant lui. C’est parfois très con un CEO. Surtout quand ça a peur de rater le coche.

    Petit aparté : si vous apprenez l’existence d’une technologie à travers la presse généraliste, c’est trop tard. C’est que vous êtes le dernier couillon à en ignorer l’existence. Et c’est vous qui allez constituer la dernière couche de la pyramide de ponzi qu’est la bulle spéculative sur ce sujet. Bref, vous êtes le pigeon. Face à un enthousiasme exubérant dans un domaine qui n’est pas le vôtre et sur lequel vous arrivez sur le tard, il n’y a qu’une chose à faire : rien. Attendre que tout se tasse et tirer les leçons des échecs ou réussites des uns ou des autres.

    Se jeter dans la bulle AI, c’est un peu comme aller voir Titanic en pariant qu’il ne va pas couler à la fin. D’ailleurs, ils sont déjà en train de se casser la gueule : les fournisseurs d’AI ont dépensé 50 milliards de dollars pour des pelles, pardon des puces Nvidia et ont fait… trois milliards de chiffre d’affaires. L’action Nvidia, elle, a vu sa valeur multipliée par 9 en 15 mois. Comme dit le proverbe « Pour s’enrichir durant une ruée vers l’or, vendez des pelles ! »

    Tous les CEO qui ont investi dans l’AI commencent à se rendre compte que c’est, en fait, très compliqué ce machin, qu’il y a peu de résultats, qu’on ne peut pas faire confiance dans ces résultats et qu’ils ne dorment plus la nuit par peur que des données privées soient exposées par les AI ou qu’ils soient attaqués pour non-respect du copyright.

    D’ailleurs, je vous alertais déjà l’année passée sur la problématique d’utiliser des datas privées pour entrainer une IA et sur le fait que, à un moment ou un autre, un petit malin arriverait à les faire ressortir. Ou, du moins, à faire croire qu’il les a ressorties, même si ce sont des hallucinations.

    La fin du film est encore plus prévisible qu’un Marvel du mois d’août : les boites IA commencent à couler.

    La décadence et la chute

    La technologie a beau être géniale, elle nécessite énormément d’électricité et coute un pognon de dingue. Et puis il faut l’entrainer sur le plus de données possible. C’est-à-dire sur tout ce qui a jamais été posté sur Internet auquel on a accès. Sauf que, ben… ce n’est pas suffisant. Surtout que les gens ne postent plus sur Internet, mais sur des plateformes privées avec lesquelles il faut signer des contrats pour avoir accès aux données.

    Pour résumer, on assiste, comme d’habitude, à une belle bulle, une parfaite ruée vers l’or. Avec des vendeurs de pelles (Nvidia) et des vendeurs de mines (Reddit, Facebook et tous ceux qui ont les données). Les mineurs vont, pour la plupart, faire faillite. Toute bulle finit par imploser. La seule question est de savoir si ce que la bulle laissera comme débris sera utile (comme l’ont été les infrastructures réseau financées pendant la bulle du web en 2000) ou s’il ne restera que ruines et destruction (comme la bulle des subprimes en 2008).

    Ces dernières sont les pires bulles : elles détruisent activement une infrastructure existante. Exactement ce que la bulle AI est en train de faire avec le web en le merdifiant au-delà de tout espoir de sauver quoi que ce soit. Et en pourrissant toutes les données avec lesquelles s’entraineront les prochaines générations AI.

    La bulle actuelle est peut-être en train d’utiliser la connaissance accumulée pendant des décennies pour la diluer irrémédiablement dans sa propre merde, détruisant, en quelques mois, le travail de milliers de chercheurs pour les décennies à venir. Car, dans dix ans, comment pourra-t-on créer des jeux de données importants dont on soit sûrs qu’ils ne contiennent pas de données générées par d’autres algorithmes ?

    Finalement, l’AI ne fait que répéter, en vitesse accélérée, ce que le consuméro-capitalisme inspiré d’Ayn Rand applique à toute la planète depuis Thatcher et Reagan : promettre un futur incroyable en détruisant le présent pour en revendre les décombres dix fois le prix, ne léguant finalement que des cadavres, des ruines fumantes, des déserts de déchets et un air irrespirable.

    Je me pose cette simple question : et maintenant ?

    On a ChatGPT, on a Dall-E. On ne peut pas leur donner plus de données d’apprentissage. On ne peut pas leur donner plus d’électricité ni plus d’ordinateurs. Les augmentations de performance purement algorithmique sont incroyablement rares, difficiles et imprévisibles. Du coup, on fait quoi avec nos bots de discussion qui spamment tous le web ? On rend les codeurs plus rapides avec Github Copilot ? Super, on va pondre encore plus de code que personne ne comprend, dont personne n’a la responsabilité. Mais pourquoi ?

    Beaucoup pensent que ChatGPT est l’aube d’une révolution, d’un nouveau paradigme. Je pense, au contraire, qu’il représente la fin, l’aboutissement technologique à la fois des techniques algorithmiques, mais également de la parallélisation et de la mise en réseau globale des connaissances humaines.

    Nous avons trop souvent tendance à confondre l’aube avec le crépuscule.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Tuesday 02 April 2024 - 02:00

    Changements de paradigmes

    Lorsque je lisais, dans les années 1990, des Spirou et Fantasio se passant dans les années 50 ou 60, le monde me semblait très proche du mien. Certes, les voitures avaient des formes différentes, les téléphones avaient des cadrans rotatifs à la place des touches, il y avait des pompistes pour servir l’essence et des juke-box à la place des chaines hifis. Mais, globalement, tout était reconnaissable.

    Lorsque mon aînée a dû passer un test de vue, vers 5-6 ans, l’ophtalmologue lui a demandé de reconnaître des images stylisées sur une vieille diapositive.

    — Une maison !

    Il s’approche alors de nous et nous dit qu’elle a un gros problème de vue. Mon épouse et moi nous écrions en même temps : « Mais c’est un téléphone à cadran ! Un objet qu’elle n’a jamais vu de sa vie et dont elle n’a même pas entendu parler ! »

    En 2007 est apparu le smartphone, qui succédait au GSM lui-même popularisé fin des années 90, début des années 2000. Un GSM qui, jusque là, à cause de son coût et de son manque de réseau, ne remplaçait jamais totalement le téléphone fixe. Je me souviens d’un camp scout où les chefs disposaient d’un GSM en cas d’urgence. Ledit appareil ne fonctionnait qu’en haut de la colline… à côté de la cabine téléphonique.

    Le changement de paradigme des téléphones mobiles est radical, effrayant. Nous sommes en permanence connectés. Nous « chattons » partout et tout le temps, un truc à peine imaginable avant les années 2000.

    Je me souviens d’avoir lu, vers cette époque, un article expliquant que certains nerds de San Francisco discutaient via Internet avec leurs propres colocataires qui étaient dans la chambre d’à côté. C’était hallucinant, incompréhensible. C’est aujourd’hui la norme.

    Le monde de Spirou et Fantasio semble incroyable à mes enfants : pas d’ordinateur, pas d’Internet, pas de téléphone mobile, pas de GPS. Pas moyen de se contacter instantanément ni de savoir où on est ! La plupart des auteurs de fiction modernes en sont réduits à utiliser des subterfuges narratifs pour contourner l’hyperconnexion : il n’y a justement pas de réseau dans la maison hantée, les randonneurs dans la forêt ont justement laissé leur GSM tomber dans la rivière. Parfois, ils utilisent cette psychose qui affecte désormais l’immense majorité de l’humanité : « Mon Dieu, je n’ai presque plus de batterie ! »

    Nous avons vécu, ces 20 dernières années, une révolution comparable à l’électrification des ménages. Il est encore trop tôt pour en tirer les impacts réels à long terme.

    Mais une chose est sûre : ces impacts seront plus importants que tout ce que nous pouvons imaginer.

    Pourtant, la frénésie médiatique autour des blockchains puis de l’IA me fait dire que cela sent la fin de la période « folle », de ce temps d’exubérance, d’enthousiasme où l’on découvre chaque jour de nouvelles applications à ce nouveau paradigme. Un peu comme l’enthousiasme pour la voiture qui a eu lieu entre 1920 et 1960, nous promettant les voitures volantes et, à la place, remplaçant les trains par des autoroutes. Le paradigme une fois installé, le marketing a tenté, avec un succès certain, de maintenir l’enthousiasme sur des détails : le look de la voiture, le confort, l’ordinateur de bord, la frime ou, plus récemment avec les voitures électriques, l’aspect pseudoécologique. Mais toujours avec un paradigme bien installé.

    Ce nouveau paradigme de l’ubiquité d’Internet, nous allons désormais en découvrir le prix à payer, ses inconvénients, les changements qu’il va avoir sur l’espèce toute entière. En bien comme en mal.

    Inutile de lutter : comme pour l’électrification, il n’y aura pas de marche arrière. Ce n’est d’ailleurs certainement pas souhaitable.

    Il est sans doute fini le temps de l’innovation à tout prix comme outil marketing, de la quête de nouvelles manières d’utiliser Internet afin de faire le buzz. La révolution est là, elle a eu lieu. Elle a été tellement rapide qu’elle a laissé de côté beaucoup d’enjeux à long terme, qu’elle a donné un pouvoir démesuré à quelques psychopathes qui comptent bien l’exploiter. Il est temps de consolider, d’observer et d’analyser ce que nous avons fait, de développer plus « sagement » en réfléchissant aux impacts de ce que nous faisons.

    L’ubiquité de l’électricité, l’ubiquité de la voiture, l’ubiquité d’Internet : des changements de paradigme fondamentaux.

    Quel sera le suivant ? C’est la question à plusieurs centaines de milliards. Personnellement, je ne peux que croiser les doigts pour que ce soit remettre en cause l’ubiquité de la voiture.

    Adapté de mon journal du 29 mars 2024

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Friday 29 March 2024 - 01:00

    Lectures : de la bouffitude du Web et de l’absurde quête d’une norme sociale

    La quête absurde de norme sociale

    Alexander Plaum appelle les diffuseurs européens à rejoindre Mastodon.

    Une fois de plus, l’article commence par énoncer ce qu’est la "fédération". Je trouve ça déprimant, car, fondamentalement, c’est le fonctionnement même d’Internet et de l’email. Le fait que l’on pense nécessaire de l’expliciter à chaque fois que l’on parle de Mastodon est effrayant : cela prouve que tous ceux qui viennent de comprendre comment fonctionne Mastodon n’avaient, en fait, jamais compris comment fonctionnait Internet et pensent que c’est un truc nouveau. Les plateformes centralisées nous ont infligé un dommage intellectuel peut⁻être irréparable en nous privant de tout modèle mental.

    La conclusion est également déprimante : il ne comprend pas pourquoi personne ne s’intéresse à Mastodon alors que tous ceux qui y vont disent que ça fonctionne, qu’ils ont plein d’interactions.

    Ce qui me fascine, c’est le concept de "normalité". Je constate que beaucoup de personnes autour de moi refusent d’utiliser Signal, Mastodon ou même autre chose que Google, car elles veulent activement être "normales". Elles refusent de dévier de ce qu’elles imaginent être "la norme".

    Or, la norme est par définition la moyenne des comportements avec lesquels vous interagissez. Elle est autocentrée. La norme est donc différente pour chaque individu. Il n’existe aucune normalisation sociale universelle. Les personnes qui cherchent à se normaliser se basent donc sur une norme purement imaginaire. Il en va de même des rebelles réactionnaires qui rejettent par principe ce qu’ils pensent être la norme (alors que ce rejet est, parfois, la norme elle-même).

    Une fois qu’on a compris l’absurdité du concept de norme sociale, on peut commencer à s’affranchir des influences exogènes et se poser des questions personnelles : qu’est-ce qui est juste pour moi ? Qu’est-ce qui respecte mes valeurs humaines ?

    C’est peut-être pour cela que vous voyez dans ces billets autant de liens vers des articles publiés sur Gemini. Par essence, les personnes qui postent sur Gemini ne cherchent pas à se normaliser. Elles ne cherchent pas d’audience (vu qu’elle est à peu près inexistante sur Gemini). Ce manque d’audience libère également de la pression sociale : votre employeur ou votre famille a peu de chances de trouver vos écrits sur Gemini et encore moins de les associer à votre identité si vous utilisez un pseudonyme. Ce n’est certainement pas un hasard si le fondateur de Gemini, Solderpunk, est lui-même pseudoanonyme. La dynamique de ce réseau fait que ce que je lis sur Gemini est essentiellement libre, spontané, naïf.

    Bref, humain.

    Rappelez-vous cela la prochaine fois que l’on vous obligera à mettre votre nom réel sur une plateforme en justifiant que cela rend les débats plus civils. En fait, l’expérience prouve que c’est exactement le contraire : avec notre vrai nom, nous sommes forcés d’obéir à une norme imaginaire sans possibilité d’abandonner nos anciennes idées périmées.

    Vous êtes surveillance

    Piqûre de rappel régulière : votre nom véritable permet d’accentuer le ciblage dont vous êtes l’objet. Car oui, vous êtes sous surveillance permanente et, oui, ça peut avoir un impact. Une auteurice de romance utilisant Google Drive pour écrire ses textes a vu son compte Google suspendu pour avoir écrit des textes sexuellement explicites. Dans son Google Drive.

    Je l’ai déjà dit et je le redis : vos comptes peuvent être suspendus sans aucun avertissement, sans aucun recours et sans même une raison valable. C’est arrivé à un de mes amis chercheur à l’université qui a tout perdu, même l’accès à ses apps et n’a pu récupérer son compte que parce qu’il connaissait quelqu’un travaillant chez Google. Il n’a jamais eu d’explication.

    Et même si vos comptes ne sont pas suspendus, chez les GAFAM, leur contenu est en permanence analysé par des algorithmes qui tentent de vous classifier comme pédophile, terroriste, pirate de contenu voire, linuxien ou écologiste.

    Et c’est bien pire que ce que vous pensez. Dernier exemple en date : Facebook partage avec Netflix et Spotify les messages privés des ses utilisateurs pour les aider à mieux cerner les tendances.

    La pourriture volontaire du marketing

    Sur le Web traditionnel, « normal », j’entends régulièrement des personnes pester contre les lois européennes qui nous pourrissent la vie avec les popups nous forçant à accepter les cookies. Les commerçants se plaignent également de devoir complexifier leur site web.

    Rappelons une chose : le RGPD n’exige en aucun cas de vous ennuyer avec les cookies. En fait, l’immense majorité des bandeaux qui vous embêtent sont illégaux selon le RGPD.

    Sur Ploum.net, vous n’avez rien à accepter et pourtant je respecte le RGPD. Tout simplement parce que je n’utilise pas ni ne revends pas vos données. Et même si je le faisais, je pourrais simplement utiliser la fonctionnalité « Do Not Track » de votre navigateur.

    Les bandeaux d’acceptation de cookies que vous voyez ont tous été conçus par une poignée d’entreprises qui ont, volontairement et consciemment, décidé de vous rendre la vie la plus merdique possible afin de vous faire croire que le RGPD était une mauvaise idée. C’est une manipulation mensongère consciente, assumée et parfaitement illégale.

    Vous sous-estimez à quel point les gens qui travaillent dans le marketing sont de dangereux psychopathes connards et menteurs qui n’ont qu’un seul objectif : vous pourrir la vie pour une poignée d’euros. En fait, c’est la définition même de leur métier.

    Simplifier son usage du téléphone

    Un autre exemple de la merdification que nous acceptons dans nos vies : Corscada a enlevé Facebook Messenger et Instagram de son téléphone. Son autonomie est immédiatement passée de 5-8h à 24h. L’utilisation de ces plateformes à un coût énorme. Non seulement sur votre attention, sur votre temps de vie disponible, mais également sur votre mode de vie : lorsqu’on est addict à son téléphone et qu’on doit le charger toutes les 5h, on ne vit pas la même vie que si on le charge tous les deux jours. Sans compter qu’on sera plus susceptible d’acheter un nouveau téléphone lorsque l’ancien sera « mort » (bah oui, la batterie ne tient plus que 3-4h, il me faut un nouveau).

    Booteille a poussé l’expérimentation encore plus loin en passant 3 ans sans téléphone. Mais, pour être honnête, il n’avait ni femme ni enfant. C’est d’ailleurs à cause de ses sentiments pour une fille qui ne répondait pas à ses emails qu’il a fini par craquer et en reprendre un.

    La « bouffitude » du web

    L’impact du web moderne n’est pas tellement sur la taille des sites web, qui n’a finalement été « que » multipliée par 1000. Mais surtout sur la puissance des processeurs nécessaires à faire le rendu. Dans cet exemple, Dan Luu montre qu’il n’est pas capable d’utiliser un forum Discourse (pourtant pas le site le plus lourd) avec un processeur qui n’est « que » 100.000x plus rapide que son vieux 286. Vieux 286 qui lui permettait exactement le même usage que Discourse à travers les BBS sur une connexion de 1200 bauds.

    Il faut donc des appareils un million de fois plus puissant que ceux d’il y a 40 ans pour accomplir… la même chose ! Nous sommes en train de recréer artificiellement une fracture numérique en excluant celleux qui n’ont pas la possibilité ou la volonté de mettre à jour leurs appareils tous les 4-5 ans. Et cela, sans raison… Dan Luu note que la plupart des appareils qui n’arrivent pas à afficher des pages web « modernes » sont capables de faire tourner des jeux 3D comme PUBG à 40FPS. Des jeux inimaginables il y a 30 ans peuvent tourner sur le processeur. Mais des pages web pas tellement différentes de celles d’il y a 30 ans ne passent plus.

    Le reste de l’article plonge dans les détails et explore les délices des arguments des développeurs qui considèrent qu’on tend vers une puissance CPU infinie et qu’il faut donc optimiser pour la bande passante, pas le CPU. Ce que je trouve fascinant avec cette approche, c’est de considérer que puisqu’il existe des CPUs puissants, il faut absolument les faire travailler ! Et tout le monde peut se les payer. Du moins, les gens qui comptent. Voilà…

    Offline Fur Sock

    Vous savez que je pratique la démarche exactement opposée en développant un navigateur web minimaliste en ligne de commande et fonctionnant déconnecté.

    À propos d’offline, Solderpunk, le créateur du protocole Gemini, annonce la création d’un challenge consistant à développer en un mois une petite application offline permettant de se passer d’une interaction en ligne.

    Quand on y pense, c’est particulièrement absurde que, pour calculer une température en Farenheit ou la valeur en euro d’un prix en dollar, nous chargions une page web bourrée de traqueurs, que nous lancions des centaines de requêtes qui seront interprétées par des algorithmes "intelligents" hyper consommateurs de ressource dans d’immenses data centers. Tout ça pour faire une satanée multiplication que n’importe quel ingénieur de plus de soixante ans fait de manière bien plus rapide avec sa règle à calcul !

    Du coup, grâce à Solderpunk, j’ai découvert l’application en ligne de commande "units" qui est parfaite et hyper intuitive à utiliser (un petit "sudo units_cur" est cependant nécessaire pour mettre à jour les taux de change).

    Être moins en ligne est également incroyablement positif pour la programmation. Je pense que lorsqu’on cherche "comment résoudre un problème" et qu’on trouve plein de solutions à tester, on n’apprend rien. On ne fait que répéter aveuglément. Le problème de base en informatique est de ne pas avoir un modèle intellectuel sous-jacent. Or, ce modèle se crée et s’affine par l’apprentissage. En appliquant aveuglément des solutions, nous n’apprenons pas. Nous n’améliorons pas notre modèle mental.

    En étant déconnecté, je me suis surpris à lire les pages de manuel des applications que j’utilise, forçant la construction d’un modèle mental. Dans certains cas, j’ai même été jusqu’à lire le code source afin de comprendre exactement ce que je devais faire. Cette étape a été une révélation : soudainement, au lieu d’appliquer des paramètres aléatoires en tentant de "deviner" ou retenir par cœur, je me suis surpris à comprendre exactement ce que le code faisait et donc comment il fallait utiliser l’application, gagnant du temps sur le moyen et le long terme.

    Mais il est tellement difficile d’accepter de sacrifier un peu de temps sur le court terme. Il est tellement rare dans notre société de ne pas chercher une solution "rapide", mais, au contraire, d’investir sur le long terme dans la compréhension et la maitrise des outils que nous utilisons.

    D’ailleurs, ce n’est peut-être pas un problème confiné à l’informatique…

    À demain !

    Bon, ce n’est pas tout, mais on se voit samedi à Trolls & Légendes sur le stand PVH ?

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Monday 25 March 2024 - 01:00

    Se rencontrer prochainement à Mons ou à Paris

    En bref : je serai à Trolls & Légendes le samedi 30 mars et au Festival du livre de Paris le samedi 13 avril. Avant une soirée ouverte à tou·te·s le même jour à la librairie « À Livr’Ouvert ».

    Ces derniers temps, j’ai l’énorme chance de recevoir pas mal de mails de votre part, dont beaucoup pour me remercier ou m’encourager. Lorsque le message ne le demande pas, je n’y réponds pas. À la fois par besoin de gérer mon temps, mais aussi, en toute honnêteté, parce que c’est un peu absurde de surcharger le réseau avec des « Merci pour votre merci ». Mais que les choses soient claires : je lis (et relis parfois plusieurs fois) chacun de vos messages. Ils m’encouragent et me font chaud au cœur. Que soient ici mille fois remerciés ceux qui prennent le temps de me contacter ! Et je lis tous les liens que vous me recommandez, je suis très intéressé par vos propres écrits.

    Mais ce qui est vraiment chouette, c’est de se rencontrer en chair et en os lorsque l’occasion s’y prête. Et, justement, c’est le cas !

    Trolls & Légendes, Mons, samedi 30 mars

    Le samedi 30 mars, je serai au festival Trolls & Légendes à Mons. Rendez-vous sur le stand des éditions PVH.

    Je ne serai présent que le samedi. Je le précise, car, l’année passée, certains ont demandé après moi le dimanche. Et ça me fait mal au cœur de se rater. Cette année, je prends mes boules quies. Parce qu’une journée complète à se taper des reprises d’Iron Maiden au biniou dans un hangar qui résonne, ça laisse des séquelles.

    Paris, samedi 13 avril

    Le samedi 13 avril à Paris sera pour moi une grosse journée. Tout d’abord, le matin, je vais souhaiter un joyeux anniversaire à ma maman (rappelez-le-moi si j’oublie !).

    Ensuite, je serai au Festival du livre de Paris de 13h30 à 15h sur le stand « Livre Suisse » (B21).

    Si vous êtes dans le coin, venez faire un coucou parce que quand je vois la liste des auteurs présents, j’ai vraiment l’impression d’être le petit belge bouseux qui débarque de sa cambrousse. En plus, je serai sur un stand suisse (parce qu’y’a des blagues, c’est plus rigolo quand c’est un Belge. Si ! Si on est suisse…).

    À 15h, je m’éclipse pour me rendre dans le 11e arrondissement, en compagnie de Gee (mais si, celui de Grisebouille et de Superflu Riteurnz himself!), à la librairie « À Livr’Ouvert » tenue par Bookynette, la présidente de l’April (rien que ça).

    Au menu, une rencontre en toute décontraction avec deux auteurs profondément geeks et libristes ainsi qu’une présentation de la philosophie de l’édition libre et de la maison d’édition PVH par son fondateur, Lionel Jeannerat qui, cerise sur le gâteau, offre un apéro typiquement suisse ! À ne pas manquer si vous êtes sur Paname ce jour-là, ça va vraiment être très cool !

    Les rencontres, comme mes écrits, sont libres

    Je le précise parce qu’on me l’a déjà demandé : l’achat de livres est entièrement facultatif (sauf quand mon éditeur surveille, bien entendu). Vous êtes les bienvenus pour discuter et échanger sans aucune obligation d’achat. Oui, vous avez le droit d’apprécier mon blog et de ne pas être intéressé par des romans de SF (ou de préférer les pirater sur libgen).

    D’ailleurs, entre nous, ça me fait très plaisir de rencontrer des lecteurs de mon blog. Il y a des moments où, sur un stand de dédicace, on se sent parfois seul. Sauf si, bien sûr, on s’appelle Henri Lœvenbruck et qu’on a en permanence trois cents lecteurs qui font la queue en hurlant votre prénom. Ce n’est heureusement pas mon cas, n’hésitez pas à venir faire un coucou, à me conseiller vos lectures ou vos BDs préférées.

    Cette année, je fais l’impasse sur les Imaginales et ne serai finalement pas à Ouest Hurlant, mon prochain roman n’étant disponible qu’en octobre. Il est très différent de Printeurs et je pense qu’il va vous plaire. Je suis impatient de vous le partager. Si vous êtes libraire ou organisateur d’une conf ou d’un festival, n’hésitez pas à me contacter ou à contacter mon éditeur. Ce sera un plaisir de voyager en francophonie pour vous le présenter.

    Au plaisir de vous rencontrer !

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

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  • Thursday 21 March 2024 - 01:00

    La nouvelle informatique

    Je suis un geek addict. L’informatique est ma passion, ma drogue.

    J’aime la sensation de poser mes doigts sur un clavier. J’aime configurer, mettre à jour, découvrir des nouveautés, investiguer les problèmes, trouver des solutions.

    Comme beaucoup de passionnés d’informatique, j’aime l’outil plus que le résultat.

    Parfois, je tente de me convaincre que mon seul objectif est d’être plus productif ou plus ergonomique. Si je dois accomplir une tâche répétitive et barbante de deux heures, je vais à la place passer deux jours à créer un programme qui le fera pour moi. Avec l’impression d’avoir gagné du temps. Lorsqu’une mise à jour d’un logiciel que j’utilise est annoncée, je suis intéressé, voire, parfois, excité par l’attrait de la nouveauté.

    L’immense majorité de l’humanité n’est pas dans mon cas. Mais l’infrastructure informatique mondiale est conçue par des gens comme moi. Des gens qui aiment chipoter et qui, consciemment ou non, forcent leurs utilisateurs à devenir comme eux.

    Ce chipotage auquel je prenais naturellement du plaisir nous est désormais imposé uniformément. Nous devons tout le temps mettre à jour notre ordinateur, nous habituer aux changements d’interface, regarder les notifications du système lui-même nous annonçant des mises à jour. Les systèmes informatiques, y compris votre montre connectée et votre téléphone, ont été conçus par des geeks comme moi qui aiment la nouveauté, qui aiment améliorer sans cesse. Ces geeks sont désormais noyautés par des designers qui justifient leur salaire en changeant constamment les interactions, en annonçant en fanfare un nouveau logo. Voire en créant le débat sur l’introduction ou le retrait d’une nouvelle fonctionnalité.

    Toutes ces actions ne sont pas anodines. Elles servent à mettre les plateformes elle-même au centre de l’attention. Les modifications des algorithmes Facebook ou le changement de l’icône d’Instagram sont désormais des faits de société qui font la une des plus grands médias. Ce ne sont pas des outils, contrairement à ce qu’ils prétendent. Ce sont des superorganismes qui cherchent à monopoliser l’attention et le pouvoir. Les dénoncer ne fait que les renforcer. La seule lutte valable c’est la seule action qu’ils redoutent : l’indifférence.

    C’est exactement l’effet qu’à eu sur moi la suppression de mes comptes. La plupart des plateformes me sont devenues indifférentes. Je ne suis plus un critique acerbe de Facebook, de Twitter ou de LinkedIn : je n’y suis plus, ces plateformes n’ont plus rien à voir avec moi.

    En tant que développeur logiciel, cette expérience m’a également ouvert les yeux sur la direction globale prise par l’industrie : le non-respect de l’utilisateur. Non seulement ses données sont exploitées, mais le logiciel est souvent intrusif. Les changements permanents empêchent l’utilisateur d’apprendre, de se former, d’acquérir des réflexes. Il est devenu impossible de maitriser l’outil parce que l’outil change constamment, il échappe au contrôle de l’utilisateur. La migration vers ce qu’on appelle "le cloud" ne fait qu’accentuer de manière dramatique cette tendance. L’outil est mis à jour sans aucun contrôle de l’utilisateur. Les données sont arbitrairement confisquées, que ce soit temporairement ("problème technique"), de manière permanente ("compte supprimé pour un non-respect non précisé de clauses de toute façon illisibles") ou lors d’une extorsion ("l’espace des comptes gratuits est désormais réduit, upgradez vers notre offre professionnelle pour récupérer les fonctionnalités auxquelles vous êtes désormais habitué").

    Dans l’école primaire de mes enfants, des initiations à l’informatique enseignent… à créer des présentations PowerPoint. En Belgique, les sites officiels du gouvernement qui ont besoin de situer précisément votre adresse utilisent… Google Maps. Ma commune annonce le don de matériel informatique aux associations en précisant qu’elle fournira également une licence Windows récente. D’une manière générale, il est communément admis que chaque citoyen "normal" dispose d’un compte Google, compte connecté à un appareil contrôlé soit par Apple, soit par Google. Un appareil auquel nous devons en permanence donner le droit de contrôler notre temps et notre emploi du temps.

    Si j’ai abandonné Whatsapp, de plus en plus de mes contacts sont sur Signal. Et Signal n’échappe pas à la "malédiction de la messagerie", à savoir que tout message reçu mérite une réponse immédiate. La propriétaire de la maison que je louais s’est emportée de ne pas recevoir de réponse à ses messages Signal parce que j’ai eu le malheur de couper mon téléphone durant 24h pour cause de maladie. À l’opposé, consultant mon téléphone en voyage pour vérifier l’heure d’un train, il m’est arrivé de recevoir des messages stressants, mais absolument non urgents, me décentrant complètement du moment présent. Ou d’être informé qu’une mise à jour devait absolument avoir lieu juste au moment où je souhaitais trouver en urgence un numéro de téléphone.

    Le fil conducteur de toutes ces interactions est que nous n’avons plus aucun contrôle sur ces couches technologiques. Nous n’en sommes plus des utilisateurs, nous en sommes les ressources exploitées, les victimes. Et nous inculquons à nos enfants à faire de même. Nous nous transmettons une pression sociale permanente les uns aux autres. Avoir le dernier modèle avec les dernières fonctionnalités, la dernière app, le dernier mot dans la discussion. Nous acceptons la grossièreté ultime qu’est une notification intrusive. Ces notifications qui interrompent nos conversations, nos pensées, nos moments, nos méditations, notre travail et que nous infligeons aux autres, n’acceptant plus la moindre latence avant d’obtenir une réponse.

    Ces interruptions permanentes nous empêchent de penser et de réaliser que nous ne contrôlons plus rien, que notre travail lui-même n’est plus qu’une série de microtâches reliées de plus en plus faiblement. Nous perdons toute perspective et c’est bien là l’objectif le plus abject des plateformes monopolistiques. Comme l’explique Danièle Linhart dans « La comédie humaine du travail », cette perte de relation entre les tâches est, dans le monde professionnel, une volonté managériale explicite, une taylorisation du travail intellectuel : l’employé est un rouage qui doit agir sans penser de manière à être facilement remplaçable et à ne pas remettre en question les décisions hiérarchiques.

    Depuis que j’ai décidé de me consacrer à l’écriture, je réalise combien mon temps de vie est compté. Lorsque je souhaite écrire, les outils informatiques deviennent des adversaires. Ils alimentent mes démons en tentant de me distraire de la tâche que je me suis fixée. Mais ils se permettent également de l’interrompre techniquement. Une plateforme sur laquelle se trouve une ressource dont j’ai besoin me dit soudain que mon mot de passe n’est plus valable. Après quelques minutes à vérifier, je contacte le support qui me répond prestement qu’un problème rend certains comptes indisponibles, que ce sera réglé dans quelques heures. Sans aucune malveillance, mes outils viennent de me couper dans mon élan, de me faire perdre au mieux une heure, au pire une journée.

    Depuis trois ans, beaucoup de mes écrits sont désormais réalisés à la machine à écrire mécanique. Parfois, les tiges se coincent ou le mécanisme d’enroulement du ruban se grippe. Pourtant, j’arrive à chaque fois à résoudre le problème en quelques secondes sans perdre ma concentration, sans perdre le fil de mes idées. Mes mains agissent sur un problème mécanique sans interférer avec mon cerveau.

    Sur mon ordinateur, j’accomplis l’essentiel de mes tâches en ligne de commande. Mes écrits, qu’ils soient originaux ou retranscrits depuis un tapuscrit, sont réalisés dans Vim, un éditeur dont les commandes de base sont plus âgées que moi. Il m’a fallu quelques semaines d’apprentissage conscient, mais, depuis, Vim est une extension de mes doigts. Je ne réfléchis plus : j’écris.

    Le design des interfaces modernes a permis aux utilisateurs de se passer de quelques heures d’apprentissage. Mais ces heures donnaient en réalité une réelle compréhension, offraient un réel pouvoir, participaient à l’élaboration d’un modèle mental de l’outil. Elles sont désormais diluées en changements aléatoires arbitraires tout au long de la carrière de l’utilisateur. Il n’y a plus de modèle mental, juste des gestes à apprendre par cœur, nous transformant en la version informatique de Charlie Chaplin dans « Les temps modernes ».

    Je ne sais pas quelle sera la prochaine plateforme web à la mode. Je n’ai aucune idée du framework que tous les développeurs aduleront l’année prochaine. Mais j’ai la certitude que, dans trente ans, je pourrai toujours taper sur mes machines à écrire mécaniques, utiliser Vim et faire tourner des scripts Bash ou Python pour générer mon blog et des PDFs à envoyer aux éditeurs.

    Ce faisant, je suis passé du côté obscur de la force geek. Je suis redevenu l’utilisateur novice que les nouveautés en informatique n’intéressent pas. Les mises à jour m’ennuient, car je me demande le temps qu’elles vont me faire perdre. Je n’ai pas besoin de nouveaux logiciels, mes besoins sont comblés.

    L’informatique technique m’est devenue inintéressante. Elle m’ennuie. J’ai l’impression d’avoir lu mille fois les annonces marketing annonçant le nouveau système à la mode. Le problème de base de l’informatique peut pourtant désormais être considéré comme résolu : nous savons comment nous envoyer des textes, des images et du son.

    La solution est tellement bien connue que toute l’industrie qui nous entoure consiste essentiellement à complexifier cette solution pour que ce ne soit pas trop facile et que les acteurs économiques puissent nous soutirer des rentes sur nos échanges de bits.

    Une nouvelle question se pose, passionnante : comment nous envoyer du texte, des images et du son de la manière la plus simple, la plus efficace, la plus indépendante, la plus pérenne et la plus libre possible ?

    Une question qui n’est plus technologique, cet aspect étant résolu, mais sociologique, morale, éducationnelle, collaborative, éthique, voire écologique. Une question qui remet en cause certains fondements économiques de notre société. Une question qui s’inscrit dans la durée.

    Après soixante années d’explosion technologique, l’informatique est arrivée à un plateau. Nous n’avons plus besoin d’innovation, mais de stabilisation. De démocratisation. D’une nouvelle informatique.

    L’informatique est et reste ma passion. La nouvelle informatique.

    La nouvelle informatique est une science humaine, une exploration en profondeur de l’humanité et de sa psyché. La nouvelle informatique est un projet d’ingénierie visant à construire une plateforme libre et libératrice dont la durée de vie se compterait en décennies, en siècles. La nouvelle informatique est un projet d’émancipation, d’éducation, de collaboration, d’échange.

    La nouvelle informatique est également une lutte. Une lutte pour la création d’un nouveau type de superorganisme qui n’aurait pas pour objectif la maximisation de l’exploitation des ressources.

    Une lutte pour la survie de l’humanité.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Monday 18 March 2024 - 01:00

    A Society That Lost Focus

    Our Mind, the Bottleneck

    In the early 90s, after tweaking my MS-DOS computer, I was able to play games. One of those game was called "Battle Chess". A Chess game were pieces were really fighting against each other. It was fun. I was, and still am, a mediocre chess player. I was mate in less than 10 or 15 turns at the easiest level.

    For the sake of the experiment, I turned the difficulty to the harder level and started playing. Something strange happened: I was still losing but it took a lot more turns. I was able to protect my game, even to manage a few draws.

    Was it a bug in the game?

    Even as a young teenager, I quickly understood the reason. With the setting set to "hard", the game would try a lot harder to find a good move. On my 386 processor, without the mathematical coprocessor, this would take time. Several seconds or even one minute by turn. During that time, I was thinking, anticipating.

    With the easiest setting, computer moves would happen immediately. I knew I had all the time I want but I was compelled to move fast. I could not take the time while the other side was immediately reacting to my moves.

    The world we are living in is that same chess game on the easiest setting. Everything happens immediately, all the time. White-collar work can now be summarised as trying to reply as fast as possible to every single email until calling it a day and starting again in the morning, a process which essentially prevents any deep thinking, as pointed by Cal Newport in his book "A world without email".

    As we don’t have the time to think anymore, we masquerade our lack of ideas with behavioural tricks. We replaced documents with PowerPoints because it allowed lack of structure and emptiness to look professional (just copy paste the data of the last PowerPoint you received in a text file and see by yourself how pitiful it is. PowerPoint communications at NASA were even diagnosed by Edward R. Tufte, author of the "The cognitive style of PowerPoint", as one of the causes that led to Space Shuttle Columbia’s disaster).

    The root problem is that, for the first time in human history, our brain is the bottleneck. For all history, transmitting information was slow. Brains were fasts. After sending a letter, we had days or months to think before receiving an answer. Erasmus wrote his famous "Éloge de la folie" in several days while travelling in Europe. He would never have done it in a couple of hours in a plane while the small screen in the backseat would show him advertisements.

    In 2012, the French writer Thierry Crouzet had one of the first recorded "online burnout". Being connected all the time with interesting strangers and interesting ideas to which he wanted to reply quickly was too much for his brain. One night, he had a strong panic attack and decided to spend six months without the Internet, an experience he told in his book "J’ai débranché".

    The Oversold Internet

    The instant feedback of permanent connectivity is clearly a bad thing. But the worst had yet to come. After the 2000s bubble popped and told us that Internet was not "magic money", the question became "how do we monetise the Internet?" A few idealistic geeks replied, "You don’t monetise it, it’s a non-commercial world." But geeks, as everyone, wanted or needed to be paid.

    To earn money, they handed the reins of the whole new world they were creating to marketers. That’s it: hackers sold the Internet in exchange for a salary. Until 2000, marketers played along with the idea of selling the work hackers were doing. With one small problem: they oversold it completely, diving in the geek fantasy that, soon, everybody would be on that Internet buying stuff online.

    In the 2000s, nobody but geeks wanted to spend their life behind a huge radiating screen. Marketers suddenly waked up to that reality with the dot-com bubble. If not everybody wanted to be on the Internet and nobody would buy anything on the Internet, there were two potential solutions: either monetising the fact that some people were already spending lots of time of the Internet or convincing more people to come on the Internet.

    Surviving companies such as Google decided for the easiest one: monetising what people were already giving to the Internet: their time and attention. Advertising was, of course, already part of the web (mostly through the infamous "popups") but Google innovated by inventing a whole new way of exploiting attention: trying to learn as much as possible about users to show them the advertising they are more likely to click on. The whole story is told in great details in the book "Surveillance Capitalism", by Soshanna Zuboff.

    Whether this "personalised advertisement" really works better than traditional one is up to debate. For Tim Hang, author of "Subtime Attention Crisis" and for Cory Doctorow, author of "How to destroy surveillance capitalism", the real impact on sales is negligible but as marketers think it works, they invest massive money in it, making the whole technology a very lucrative bubble.

    But the real impact is undisputed : as long as someone buys it, it is really lucrative to sell the attention and all the information you could from consumers. As a consequence, the practice has been generalised and nearly every website, every app on the Internet is trying to get both. And they are very scientific about the process.

    We forgot how not to spy and steal attention

    It is now considered as "normal practice" to try to get the attention and the data of your users, even if it doesn’t make sense from a business perspective.

    Banking apps send notifications to show you their new shiny logo, good old e-commerce website ask their customers for the number of children they have or their income bracket. Even non-commercial personal blogs or some websites dedicated to privacy contain analytics software to track their users. Not tracking your users is harder than not! Every single vendor from which you shop, even a brick-and-mortar one, will bury you with their mailings.

    One could assume that buying a new mattress is something you do only every decade and that the prospective market for mattress vendors is those who didn’t buy a mattress in the last five years. So why did anybody think that, right after buying a mattress, I would be interested in receiving news about mattresses every single week of my life?

    The two consequences of all this are that our privacy is invaded as much as it is technologically possible and that our attention is scientifically captured as much as it is technologically possible. And, in both aspects, technology is "improving" as all the smartest minds in the world are hired to do just that.

    While working at Google, Tristan Harris realised how much what they were building was in order to get the focus and the attention of people. He left Google to create the "Center for Humane Technology" that tries to raise attention about the fact that… our attention is captured by monopolist technologies.

    The irony is palpable: Tristan Harris had a very good intuition but can’t imagine doing anything else than either "raising attention" through social networks or building technologies that would notify you that you should be focused. Let’s build yet another layer of complexity above everything else and raise attention so this layer is adopted widely enough to become the foundation of the next complexity paradigm.

    Worshipping Shallow Ideas

    Being distracted all the time prevent us from having any ideas and understanding. We need a catchy slogan. Instead of reading a three-page report, we prefer a 60 slides PowerPoint, containing mostly stock pictures and out-of-context charts.

    We have valorised the heroic image of the CEO that comes in a meeting and tell engineers, "I have ten minutes left before my next meeting. Tell me everything in five and I’ll take a billion dollar decisions."

    In retrospect, it is obvious that taking good decisions in that context is nothing more than rolling a die. Funnily enough, it has been proved multiple times than every high-profile CEO is not better than a random decision algorithm. But, unlike algorithms, CEOs usually have charisma and assurance. They may take a very wrong decision but they can convince everybody that it’s the right one. Which is exactly the definition of a salesman job.

    In "Deep Work", Cal Newport tries to promote the opposite stance, the art of taking the time to think, to ponder. In "The Ideas Industry", Daniel Drezner observes that long, subtle and complex ideas are more and more replaced by simplistic slogans, the epitome being the famous TED conferences. In 18 minutes, people are sold an idea and, if the speaker is a good salesman, feel like they’ve learned something deep and new. The mere fact that you could learn something deeply enough in 18 minutes is an insult to all the academic world. Without surprise, the same academic world is seen by many as boring old people spending their time writing long articles instead of making a catchy slogan to change the world.

    Succumbing to Our Addictions

    Most monopolies were built by removing choices. You could not buy a computer without Microsoft Windows. You could not visit some websites without Internet Explorer. You can’t find a phone without Google in a shop (Google pay many billions dollars every year to be the default search engine on Apple devices). And if you manage to remove Google from your phone, you will lose the ability to run some apps, including most banking apps. Most apps even check at start if Google services are installed on the phone and refuse to start if it’s not the case. If it’s really hard not to use Google, it’s by definition a forced monopoly. Similarly, it is very hard to avoid Amazon when shopping online.

    There’s one exception : Facebook. There’s nothing forcing us to go to Facebook or Instagram. There’s nothing forcing us to spend time on it. It’s like we have choice. But it seems we haven’t.

    Why is this? Why are we playing one hour of what was supposed to be five minutes of a stupid smartphone game instead of reading a book? Why are we spending every minute awake checking our smartphone and replying to mundane chitchat, even if we are in the middle of the conversation with someone else? Why are we compelled to put our life and the lives of our children at risk just to quickly reply while driving?

    Because of the way the human brain is wired. Evolutionary speaking, we are craving for new experiences. Learning new experiences, good or bad, may help your chromosomes to survive more generations than others. We get that famous "dopamine rush", described in great details by Liberman and Long in "The molecule of more".

    Each time there’s a notification, each time there’s a red bubble in some part of the screen, the brain acts like it’s a new vital opportunity. We can’t miss it. A study showed that the sole notification sound was enough to distract a driver as much as if he was texting while driving. Yes, even without looking at your phone, you were distracted as much as if you did (which is not an excuse to look at it).

    The brain has learned that the phone is a random provider of "new experiences". Even in airplane mode, it was demonstrated that having the phone on your desk or in your bag degrades heavily your attention and your thinking performance. Performance went back to normal only when the phone was put in another room.

    Fighting to Get Our Focus Back

    That’s it, the only way to not have any temptation is not to have the phone at arm reach. The aforementioned French writer Thierry Crouzet told me once that it was very difficult to focus on writing when you know you only have to move the word processor window with the mouse to go to the Internet. On the web, writers’ forums are full of discussions about "distraction-less" devices. Some, including your servitor, are going back to old typewriters, a paradigm described as a true resistance by Richard Polt in the excellent book "The Typewriter Revolution".

    One may even wonder if the epidemic of "electro-sensitivity", feeling bad or being sick when exposed to wifi or similar wireless emissions, may simply be a psychological reaction to the overstimulation. It has been observed that the symptoms are real (people are really feeling bad and are not simulating) but that, in double-blind controlled environment, the symptoms are linked to the belief of wireless emissions (if you simulate a blinking wireless router without emitting anything, people feel bad. If you have wireless emission but tell people it’s disabled, they will feel better).

    In his landmark book "Digital Minimalism", Cal Newport offers a framework to rethink the way we use digital technologies. The central idea is to balance costs and benefits consciously, highlighting most hidden costs. Facebook might be free in the sense you don’t have to pay for it. But being exposed to advertising, being exposed to angry political rants, feeling compelled to answer, being exposed to picture of people you once knew and who seems to have an extraordinary (even if virtual) life is a very high cost.

    Simply do the math. If you have 180 friends on Facebook, which seems to be a low amount those days, if your friends take, on average, 10 days of vacation per year, you will have, on average, five friends on vacation every day. Add to this statistic that some people like to re-post pictures of old vacations and it means that you will be bombarded daily by pictures of sunny beaches and beautiful landscapes while you are waiting under neon light for your next boring meeting in a gray office. By design, Facebook makes you feel miserable.

    That’s not to say that Facebook cannot be useful and have benefits. As Cal Newport highlight, you need to adapt your use to maximise the benefits while trying to avoid costs as much as possible. You have to think consciously about what you really want to achieve.

    This idea of digital minimalism prompted a revival of the so-called "dumb phones", phones which are not smart and which are able to make phone call and send/receive SMS. Some brands are even starting to innovate in that particular market like Mudita and Lightphone.

    Ironically, they are advertising mindfulness and being focused. They are trying to catch your attention to sell you back… your own attention.

    Focus Against Consumerism

    One of the consumerist credo is that the market will fix everything. If there’s a problem, someone will quickly sell a solution. As pointed by Evgeny Morozov in "To Save Everything, Click Here", this is not only wrong thinking. This is actually harmful.

    With public money, we are actually actively funding companies and startups thinking they will both create jobs and sell solutions to every problem. It is implied that every solution should be a technological one, should be sellable and should be intuitive. That’s it: you should not think too much about a problem but instead build blindly whatever solution comes to mind using the currently trending technological stack. French Author Antoine Gouritin wrote a funny and interesting book about that whole philosophy he called "Le Startupisme".

    The root cause is there: we don’t have any mental framework left other than spying on people and steal their attention. Business schools are teaching how to do catchy PowerPoints while stealing attention from people. Every business is at war with the other to catch your attention and your brain cycles. Even academy is now fighting to get grants based on catchy PowerPoints and raw number of publications. This was the raw observation of David Graeber: even academics have stopped thinking to play the "catch your attention game".

    There’s no silver bullet. There will not be any technological solution. If we want to claim back our focus and our brain cycles, we will need to walkaway and normalise disconnected times. To recognise and share the work of those who are not seeking attention at all cost, who don’t have catchy slogans nor spectacular conclusions. We need to start to appreciate harder works which don’t offer us immediate short-term profit.

    Our mind, not the technology, is the bottleneck. We need to care about our minds. To dedicate time to think slowly and deeply.

    We need to bring back Sapiens in Home Sapiens Sapiens.

    As a writer and an engineer, I like to explore how technology impacts society. You can subscribe by email or by rss. I value privacy and never share your adress.

    If you read French, you can support me by buying/sharing/reading my books and subscribing to my newsletter in French or RSS. I also develop Free Software.

  • Friday 15 March 2024 - 01:00

    Lectures : Une société de mensonges

    Productivisme

    En lisant ce simplissime et magnifique texte de Bruno Leyval décrivant la condition ouvrière, je ne peux m’empêcher d’avoir « Tranche de vie » de François Béranger en tête. Et de prendre pleinement conscience à quel point le fonctionnement en pause des usines est inhumain.

    Le travail de nuit est nécessaire pour plein de raisons : la santé, la sécurité, l’aide aux personnes. Ou bien dans l’agriculture, dans le soin de tout ce qui est vivant, des plantes aux animaux. Mais que dire du fait qu’on force des humains à travailler de nuit et se détruire irrémédiablement la santé pour fabriquer des bagnoles ou empaqueter des petits pois dont personne ne voudrait s’il n’y avait pas ce matraquage incessant du marketing ? Qui est ce « on » qui force ? Les patrons ? Les politiciens ? Ou nous-mêmes, les consommateurs ?

    Surveillance généralisée

    Les caméras de surveillance partout, ça ne peut pas faire de tort, hein ? Y compris dans les distributeurs automatiques. Et puis voilà qu’à cause d’un bug, la population étudiante d’une université canadienne découvre que les vendeurs automatiques de chocolats font de la reconnaissance faciale. Le visage de chaque client est scanné, à son insu, et des statistiques sur l’âge, le genre et potentiellement plein d’autres choses sont envoyées au département marketing. Afin de nous vendre les merdes produites par les travailleurs passant leurs nuits sur des chaînes de production.

    La question qui se pose : mais qui a accès à ces millions de données qui sont capturées autour de nous en permanence, que ce soit par notre montre, notre voiture, une caméra de surveillance ou un distributeur de boissons ?

    Aram Sinnreich et Jesse Gilbert ont trouvé la réponse. Elle est simple : tout le monde. Il suffit de payer et ce n’est vraiment pas très cher.

    Et même si vous n’avez aucun engin connecté, que vous faites très attention, aux États-Unis il est possible d’acheter les données concernant toutes les personnes se rendant à une adresse. Votre maison par exemple. Et savoir d’où elles viennent. Quel est leur niveau de vie.

    Mais, dans ce cas-ci, le fabriquant du distributeur tente de rassurer : la machine respecte les lois, y compris le RGPD européen.

    En fait, non. Le RGPD ne permet pas le scan de visage sans consentement. Mais si l’entreprise dit respecter le RGPD, qui ira vérifier ? Et comment vérifier ?

    En utilisant le RGPD, j’ai fait effacer plus de 300 comptes en ligne à mon nom (ça m’a pris trois ans). Après plusieurs années, certains comptes soi-disant effacés ont recommencé à m’envoyer des « newsletters ». Donc, en fait, rien n’était effacé du tout. Mention spéciale au restaurant de sushis qui avait remplacé mon login "ploum" par "deleted_ploum" et prétendait que tout était effacé alors que j’avais encore accès au compte via le cookie de mon ordinateur. Ou le site d’immobilier qui a soudainement commencé à m’envoyer journalièrement les résultats d’une recherche que j’avais enregistrée… il y a 10 ans ! (et je ne pouvais pas me désinscrire vu que j’avais officiellement effacé mon compte depuis plus de deux ans).

    Le marketing est, par définition, du mensonge. Les gens travaillant dans le marketing sont des menteurs. Dans les écoles de marketing, on apprend à mentir, le plus outrageusement possible. Tout ce qu’ils disent doit être considéré comme un mensonge. Nous sommes entourés d’un nuage de mensonges. Toute notre société est construite sur le rejet de toute forme de vérité.

    Lorsqu’un menteur est pris en flagrant délit, ce n’est pas le mensonge détecté le problème. C’est, au contraire de réaliser tous les autres mensonges que nous n’avons jamais détectés.

    Les hallucinations de Turing

    Le test de Turing dit qu’une intelligence artificielle est véritablement intelligente si on ne peut pas distinguer ce qu’elle écrit de ce qu’écrirait un humain. Turing n’avait pas envisagé que l’immense majorité des écrits humains seraient des piles de mensonges produits par des départements marketing. Dans tout ce débat, ce qui m’impressionne n’est pas tellement l’intelligence de nos ordinateurs, mais la bêtise humaine…

    Ce n’est même pas caché. Quand un journaliste de The Verge fait un article pour dire qu’une imprimante fonctionne bien (parce qu’elle imprime et pis c’est tout, ce qui est un truc de dingue dans le monde moderne), il est obligé de rajouter, de son propre aveu, du bullshit généré par ChatGPT afin que l’article paraisse sérieux aux yeux de Google. Lui, il le reconnait et préviens de ne pas lire. Mais pour un article comme cela, combien ne le disent pas ?

    Les modèles de langage larges (LLM) sont condamnés à « halluciner », le terme politiquement correct pour « raconter absolument n’importe quoi ». Exactement comme les départements marketing. Ou comme les religions ou n’importe quelle superstition. L’être humain a une propension à aimer le grand n’importe quoi et à y trouver un sens arbitraire (c’est le phénomène de paréidolie, qui permet notamment de voir des formes dans les nuages).

    Donc, ma question : vous espériez quoi, très sincèrement, des intelligences artificielles ?

    Les mensonges que nous nous racontons

    Et vous espérez quoi de l’humanité ? Non seulement nous passons notre temps à nous mentir, mais à « débattre » nos propres actions qui ne devraient même pas être discutables.

    Allez, je vous donne un exemple de comportement que nous trouvons « normal » simplement parce que nous sommes trop crétins pour dire aux marketeux qu’ils sont de dangereux menteurs psychopathes et que donc, on se dit qu’ils ne doivent pas avoir toujours complètement tort.

    Oui, je veux sauver la planète ! Chaque jour, je prends sur mon salaire pour faire un don de dix ou vingt euros à une énorme organisation multinationale qui fait travailler les enfants dans des conditions horribles et qui est responsable de près de 1% de toutes les émissions de CO2 de la planète. Sans compter les polluants : je participe chaque jour à l’une des plus importantes sources de pollution des nappes phréatiques et des océans.

    C’est pour ça que je les soutiens chaque jour. Ça me coûte cher, mais je continue ! Et en les soutenant, je participe à tuer 8 millions de personnes chaque année, à causer 50x plus de cancers en France que n’importe quelle autre pollution et je participe activement à empirer toutes les maladies respiratoires dans mon entourage, surtout les plus jeunes.

    Bref, je fume.

    En plus, je pue. Je dérange tout le monde, mais personne n’ose me le dire, car c’est « ma liberté ». Les non-fumeurs sont tellement bien élevés, ils n’osent pas me dire que, si, ça les dérange que je m’en grille un. Alors, j’emmerde les non-fumeurs, j’emmerde les asthmatiques, j’emmerde la planète, car fumer, c’est ma liberté. Donner mon argent à l’une des entreprises les plus polluantes du monde, c’est ma liberté. Rendre asthmatiques mes enfants, c’est ma liberté. D’ailleurs, je vais manifester pour le climat en m’en grillant une !

    Le tabac est un exemple très symptomatique : il est hyper dangereux, hyper polluant, hyper nocif y compris pour les non-fumeurs et n’a aucune justification pratique. Aucune, zéro, nada. L’interdiction de la vente de tabac aux jeunes ne devrait même pas être discutable. L’interdiction de fumer à moins de cent mètres d’un mineur devrait vous paraître une évidence.

    Ce n’est pas le cas. Et beaucoup trouvent que simplement dire à un fumeur « tu pues, tu m’empestes » c’est « pas très respectueux », mais que se taper une crise d’asthme ou un cancer de tabagisme passif, c’est « normal ». Socialement, je ne comprends pas comment on ne considère pas un type qui allume une clope en public comme quelqu’un qui enlève son pantalon et se met à déféquer au milieu de la rue : comme un gros dégueulasse qui n’a aucune éducation et qui empeste son environnement (avec la différence que la merde n’est pas cancérigène).

    Pour mettre en rapport, le tabac c’est trois crises du COVID chaque année. Rien que les morts annuels du tabagisme passif sont au même niveau que les victimes du COVID. Mais, contrairement au COVID, on ne prend aucune mesure alors que celles-ci sont faciles et évidentes. Pire, on encourage activement notre jeunesse à fumer !

    Il faut en déduire que tant qu’on tolère la vente et la fumée dans l’espace public, c’est qu’on n’a pas envie de sauver la planète ni la vie des humains. Voilà, au moins les choses sont claires. Ce n’est pas qu’on ne peut pas. On ne veut pas. Point. C’est bon ? On peut arrêter de faire semblant et détacher les capuchons des bouteilles en plastique ?

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Tuesday 05 March 2024 - 01:00

    Lectures : petite écologie de l’éducation et de l’informatique

    De l’importance de l’écriture manuelle

    L’écriture à la main, que ce soit avec un stylo, un crayon, un marqueur ou ce que vous voulez est une étape primordiale dans le développement du cerveau et dans la compréhension future de la langue écrite.

    La littérature à ce sujet semble unanime, mais l’étude suscitée va encore plus loin en mesurant l’activité neuronale lors de l’écriture à la main ou avec un clavier. Il n’y a pas photo : l’apprentissage de l’écriture se fait donc d’abord, et c’est essentiel, en écrivant à la main et en déchiffrant différentes écritures.

    Ensuite, si l’outil informatique vous intéresse, je conseille très fortement d’apprendre la dactylographie. Cela ne demande que quelques semaines d’efforts et cela change complètement l’interaction avec un ordinateur. Pour rappel, la dactylographie sur un clavier se base sur deux principes fondamentaux :

    Premièrement, chaque touche correspond à un doigt particulier. On n’utilise pas les doigts au hasard.

    Deuxièmement, la dactylographie doit impérativement s’apprendre à l’aveugle. Il ne s’agit pas de connaître par cœur la disposition du clavier ou de la visualiser. Il s’agit de créer un réflexe musculaire, un mouvement d’un doigt particulier pour chaque lettre.

    C’est comme ça que j’ai appris à taper en Bépo et c’est, je pense, le meilleur investissement en temps que j’aie jamais fait de toute ma vie. Le fait de taper à l’aveugle et au rythme de ma pensée a transformé l’écriture en une véritable extension de mon cerveau. Je n’écris pas ce à quoi je réfléchis, mes pensées se contentent d’apparaitre sur l’écran.

    Je tape tout en Bépo dans Vim car Vim me permet d’étendre les automatismes dactylographiques aux actions sur le texte lui-même : se déplacer, supprimer, remplacer, copier-coller. Mes enfants sont peut-être encore jeunes pour se mettre à Vim, mais si jamais une envie de Vim (une envim quoi) vous titille, je vous conseille le court manuel de Vincent Jousse.

    Digitalisation de l’éducation

    La « digitalisation » à l’aveugle des salles de classe est une hérésie absolue. Surtout que l’immense majorité des professeurs sont complètement incompétents en informatique et ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’est un ordinateur (ce qui est normal et attendu, ils n’ont jamais été formés à cela).

    Dans l’école primaire de mes enfants, ils sont tout fiers de proposer des séances d’explications… de PowerPoint !

    Alors, deux petits rappels importants :

    Premièrement, apprendre à utiliser des logiciels commerciaux, ce n’est pas de l’informatique. C’est de l’utilisation d’un outil commercial qui n’est pas généralisable et donc foncièrement inutile sur le long terme. Les enfants ont appris à cliquer sur deux boutons ? À la prochaine version, les boutons seront ailleurs et les enfants n’auront aucune connaissance intuitive de leur outil. Et c’est sans doute parce que le professeur n’en a aucune lui-même, mais c’était le prof de l’école qui « aime bien l’informatique », qui clique sur des .exe sans transpirer à grosses gouttes, du coup on lui confie ce rôle.

    En deuxième lieu, si vous voulez qu’un enfant se débrouille avec n’importe quel logiciel, il y a une solution très simple : laissez-le faire. Sérieusement, laissez-le chipoter, essayer, faire n’importe quoi. Dans le cas du PowerPoint, je suis certain que si on laisse une classe une heure avec le logiciel, elle en saura plus que l’adulte qui peine. Mettez-leur en main des ordinateurs où ils ont le droit de « tout casser ».

    Après, il y’a un énorme problème avec la génération actuelle à qui on fourgue une tablette dès la couveuse : ils n’ont jamais chipoté. Ils sont nés avec des appareils avec des grosses icônes sur lesquelles il suffit de cliquer pour acheter des applications. Des appareils qui sont conçus à dessein pour empêcher de comprendre comment ils fonctionnent et qui ne peuvent pas être « cassés ». Les outils propriétaires sont, par essence, des boîtes noires qui se veulent arbitraires et incompréhensibles.

    Ce n’est pas de l’informatique. Ce n’est pas une connaissance utile. Ce n’est pas le rôle de l’école de s’occuper de cela.

    Je réfléchis beaucoup à une méthode d’enseignement de l’informatique. Et j’en suis arrivé à une conclusion : apprendre les bases de l’informatique doit se faire sans ordinateur. Il y a tant de choses amusantes à faire sur un tableau noir : compter en binaire, écrire des petits algorithmes, créer des groupes d’enfants appliquant chacun un algorithme et voir ce qui se passe si on se passe des « données » dans un ordre plutôt qu’un autre…

    Le concept de boîte noire

    L’ingénieur tente d’utiliser une boîte noire avec laquelle il a appris à interagir grâce au scientifique. Le scientifique, lui, cherche à comprendre comment fonctionne l’intérieur de la boîte noire (qui contient elle-même d’autres boîtes noires).

    Méfiez-vous des gens qui vous vendent des boîtes noires, mais sont étonnés à l’idée que vous demandiez ce qu’il y a à l’intérieur.

    Réseaux sociaux

    Outre comprendre l’informatique, il est vrai que les nouvelles générations doivent apprendre à vivre dans un monde de réseaux sociaux. Mais, une fois encore, la plupart des adultes ne comprennent rien et tentent d’imposer leur vision étriquée de ce qu’ils n’ont pas compris.

    J’écrivais qu’un véritable réseau social ne peut pas être un succès. Tout le monde ne peut pas être dessus, sinon ce n’est plus vraiment un réseau social.

    Winter traduit très bien ce sentiment avec ses mots : sur chaque plateforme, nous avons une identité différente, une créativité qui s’accompagne parfois d’une grande pudeur.

    Après tout, lorsque j’ai créé ce blog, j’ai évité consciencieusement toute référence à mon nom officiel pour pouvoir m’exprimer sans crainte d’être jugé par mes proches. Ce n’est que petit à petit que j’ai pu prendre l’assurance de lier l’identité de Ploum avec celle de Lionel Dricot. J’ai tenu deux autres sites web, aujourd’hui disparus, dont un qui était un blog avant la lettre, sous des identités qui n’ont jamais été liées à moi. Dans son livre « Mémoires Vives », Edward Snowden insiste sur cet aspect multi-identitaire fondamental à sa vocation. Aaron Swartz a également utilisé ces outils pour contribuer à définir la norme RSS en cachant qu’il était encore adolescent.

    Cet apprentissage, ces libertés et ces explorations de ses propres identités sont malheureusement complètement perdus dans la vocation des réseaux sociaux centralisateurs qui imposent une et une seule identité.

    La seule chose que les jeunes peuvent faire désormais, c’est de créer un compte sous un faux nom "réaliste", ce qui les incite à se faire passer pour un camarade et, de ce fait, à se porter préjudice l’un à l’autre, au grand dam des établissements scolaires et des parents qui doivent prendre des mesures énergiques pour dire que « Ça ne se fait pas d’usurper l’identité d’un autre ».

    Non, ça ne se fait pas. Mais ça se fait de s’inventer des identités. De se créer des univers différents, qui interagissent dans des communautés différentes.

    Et nous avons revendu cette liberté contre la possibilité d’être fliqué par la publicité avec l’obligation d’avoir notre vrai nom partout parce que « c’était plus facile ».

    Bloat JavaScript

    Et même sur le côté « plus facile », nous nous sommes fait avoir par le côté « boîte noire sans cesse changeante ».

    Niki, blogueur sur tonsky.me, s’est amusé à calculer la quantité de JavaScript que chargent les sites principaux… par défaut ! Sur le « minimaliste » Medium, c’est 3Mo. Sur LinkedIn, c’est 31Mo.

    Pour rappel, il y a zéro JavaScript sur ploum.net. En fait, pour un rendu relativement similaire (du texte aligné au milieu d’un écran), vous devriez télécharger 1000 fois plus de données pour lire un de mes billets sur Medium et 10.000 fois plus de données pour lire un de mes billets sur LinkedIn.

    En plus du temps de téléchargement, le processeur de votre appareil serait mis à rude épreuve pendant quelques dixièmes de secondes voire des secondes tout court, augmentant la consommation d’électricité (de manière significative) et vous donnant une légère impression de lenteur ou de difficulté lors de l’affichage. Si vous avez un appareil un peu ancien ou une connexion un peu mauvaise, ces difficultés sont multipliées exponentiellement.

    Ah oui. En plus de tout, sur Medium et LinkedIn, vous êtes complètement pistés et les données de votre lecture vont grossir les milliers de bases de données marketing.

    Il y a même des chances que, pour lire l’article sur Medium ou LinkedIn, vous utilisiez le mode « lecture » de votre navigateur ou d’un logiciel quelconque. Mode qui après avoir tout téléchargé et tout calculé va tenter d’extraire le contenu de l’article pour l’afficher dans un style similaire à ploum.net.

    Tous ces allers et retours alors qu’il est tellement simple, en temps que webmaster, d’offrir le texte directement, sans fioriture. De simplifier la vie de tout le monde…

    Gaspillage et sécurité

    Ces systèmes sont donc plus lourds, plus énergivores, beaucoup plus compliqués à produire. Pourquoi les produit-on ?

    Mais ce n’est pas tout ! Leur complexité augmente la surface d’attaque potentielle et donc le nombre de failles de sécurité. Une joie pour les script-kiddies. Sauf que plus besoin des script-kiddies, les intelligences artificielles peuvent désormais automatiquement exploiter les failles de sécurité.

    On va donc avoir, d’une part, des sites de spam/SEO générés automatiquement et, d’autre part, des sites légitimes qui se sont fait pirater et sur lesquels a été injecté du contenu spam/SEO.

    Voilà, voilà, ne me dites pas que je ne vous avais pas prévenu.

    Écologie

    Le plus difficile, dans tout cela, c’est certainement la pression sociale. Si on aime vivre en ermite comme moi, c’est simple de refuser Whatsapp, Google. Mais lorsqu’on est ado, on se fout de ces principes. On veut faire partie du groupe. Avoir un iPhone. Être sur Tiktok. Jouer au dernier jeu à la mode en parlant du dernier Youtubeur sponsorisé par une marque d’alcool ou de tabac. Porter des fringues de marque produit par des enfants dans des caves en Thaïlande.

    Pour l’adolescence, les préceptes moraux et les interdictions sont là pour être contournés (et c’est une bonne chose). Tout ce que nous pouvons offrir, c’est l’éducation. La compréhension des enjeux et des conséquences des actes posés dans leur univers de vie.

    Bref, dans l’informatique comme dans tout autre domaine, nous devons enseigner l’écologie.

    Mais encore faut-il que nous la comprenions nous-mêmes.

    Nous vivons dans un monde où l’eau de pluie est désormais contaminée par des polluants dangereux… partout sur la planète ! Il n’existe plus une goutte d’eau de pluie qui soit considérée comme potable.

    Alors, peut-être que nous devons accepter n’avoir pas de leçons écologiques à donner à nos enfants…

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Friday 23 February 2024 - 01:00

    Lectures : utopies, écologie, pirates et meta-bullshit

    Les conséquences de l’utopie

    Je suis tombé sur plusieurs analyses du cycle de la Culture, de Iain M. Banks, une série de livres de SF que j’aime beaucoup et dont Elon Musk et Jeff Bezos disent s’inspirer.

    Science-fiction utopique, le cycle de la Culture est une véritable réflexion sur la notion même d’utopie. À ne pas confondre avec la SF pseudo-utopique (et, pour moi, profondément ennuyeuse) de type Becky Chambers où le monde a été détruit, l’humanité décimée, mais comme tout le monde boit du thé avec de l’eau recyclée chauffée par des panneaux solaires, alors tout va bien et on balaie d’un revers de la main tout questionnement sur les millions de morts du passé.

    Tout le contraire des romans « Feel Good », La Culture décrit, avec une approche parfois ardue, une société post-scarcité où chaque humain (ou intelligence artificielle) peut poursuivre sa voie personnelle à sa guise et où toutes les tentatives d’obtenir un pouvoir quelconque sont réprimées gentiment (et n’ont de toute façon aucun sens vu que tout le monde peut obtenir tout ce qu’il veut). Vu comme ça, difficile de voir en quoi cela peut inspirer des milliardaires capitalistes.

    Deux théories possibles : la première est qu’ils se soient arrêtés à l’aspect prépubère des vaisseaux spatiaux super-cool qui franchissent l’espace en faisant piou-piou. La seconde, c’est qu’ils se voient eux-mêmes comme des dieux dont tous les désirs sont satisfaits, nonobstant complètement leur propre impact sur les autres. Dans tous les cas, ils ont complètement raté le sous-titre d’un auteur qui est, de son propre aveu, profondément socialiste et anti-capitaliste.

    Un des sujets principaux de la Culture, c’est le sens de la vie d’une humanité qui n’a plus aucune contrainte matérielle. Avec cette superbe analogie : non, l’invention de l’hélicoptère n’a pas tué l’alpinisme. Si le but était de se tenir au sommet d’une montagne, il n’y aurait plus d’alpinistes. Mais l’objectif n’est pas de se tenir quelques secondes au sommet. Il est de grimper. De tracer son chemin.

    Et nous sommes prêts à suivre les aventures de ceux qui grimpent. Nous nous foutons complètement de la vie de quelqu’un qui prend l’hélicoptère. Il en va de même pour l’art : l’art n’a rien à redouter de l’intelligence artificielle, car l’art, par essence, est un processus de création. Un chemin. Il y a quatre ans, je décrivais le processus créatif comme un lien entre humains.

    L’art-gorithme…

    Je définis personnellement l’art comme ce qu’un humain ne peut pas ne pas faire. Un écrivain n’est pas quelqu’un qui écrit. C’est quelqu’un qui ne peut pas ne pas écrire. Un musicien ne peut pas ne pas faire de la musique. Un programmeur ne peut pas ne pas programmer.

    C’est toute la différence entre l’art et le travail. C’est aussi la raison pour laquelle certains grands artistes s’éteignent en devenant professionnels. Car l’art devient alors une obligation plutôt qu’une pulsion.

    Nous sommes d’accord, les algorithmes menacent les rentrées financières, souvent précaires, des artistes. Mais c’est parce que les artistes ne vivent, dans une immense majorité, pas de leur art. Ils vivotent en prostituant leurs capacités techniques et leur talent pour faire du marketing, des logos, du webdesign et des images à coller sur les emballages. Affamés par une société ultra-consumériste, ils survivent en en devenant l’esclave.

    Avec l’AI, la société consumériste ne menace pas les artistes. Elle a juste rajouté une corde à son arc pour négocier les salaires de ses esclaves à la baisse. Comme dit Cory Doctorow : « Les AI ne sont pas capables de vous remplacer à votre travail. Mais les producteurs d’AI sont capables de convaincre votre patron qu’elles le sont. ».

    De mon côté, j’aime rappeler qu’on n’est pas encore capable de faire une putain de toilette qui se nettoie toute seule de manière efficace, qu’on doit tous, tous les jours, racler notre merde (ou, payer quelqu’un pour le faire à notre place), mais que, ne vous inquiétez pas, on dépense des milliards pour automatiser le travail des artistes… Le sens des priorités est clair.

    Personnellement, je pense que la première manière de soutenir les artistes, c’est de le découvrir et de les faire connaître autour de vous, d’en parler comme des humain·e·s en train d’escalader des montagnes plutôt que d’aduler la photo où ils sont au sommet. Le partage inclut bien entendu le piratage (oui, piratez mes livres ! Prêtez-les ! Donnez-les !). Si vous voulez aller plus loin, voyez avec l’artiste en question la meilleure manière de le soutenir et celle qui vous convient le mieux. Personnellement, j’aime que mon éditeur et que les libraires indépendants soient également soutenus, du coup je vous encourage à acheter mes livres sur arbres morts dans des petites librairies. Mais pour d’autres, cela peut être un don, un crowdfunding… Enfin, faites ce que vous voulez !

    Piratage et médias

    En parlant de piratage justement, mon attention a été attirée sur l’étagère de livres « à donner » de la bibliothèque publique de ma ville. Mon bibliothécaire m’a expliqué qu’ils avaient une obligation formelle d’avoir plus de 50% de livres de moins de 10 ans dans leur stock. Régulièrement, la bibliothèque se débarrasse donc de livres qui ont dépassé l’âge fatidique. Dans ce cas-ci, le livre qui a retenu mon attention s’intitule « Capitaine Paul Watson : Entretien avec un pirate », de Lamya Essemlali. Comme mon épouse venait de m’offrir un pull Sea Sheperd, j’avais justement le personnage en tête je me suis approprié le livre.

    Absolument non littéraire, le livre n’est qu’une grande interview du co-fondateur de Greenpeace et puis de Sea Shepperd. Ce qui est fascinant, c’est de découvrir un personnage « no bullshit » comme j’en voudrais plus.

    Le personnage de Paul Watson n’est pas vraiment sympathique. Mais il s’en fout.

    Notre objectif n’est pas de protester contre la chasse à la baleine, il est de l’arrêter.
    – Entretien avec un pirate, p. 77

    Tout au long du livre, il assène qu’il est stupide de tenter de lutter pour la préservation des emplois et contre la pauvreté si cela se fait au détriment de la planète. Parce que si l’écosystème est détruit, on sera bien avec nos emplois et nos richesses. On sera tous pauvres. Ou morts. L’écologie est le combat de base de tout militant. Elle vient avant le social. Il pousse la cohérence jusqu’à interdire la cigarette à bord de toute la flotte Sea Sheperd. Les repas sont également végans.

    Il tire à boulets rouges sur Greenpeace qui est devenue une association qui a pour but de récolter les dons. Il prétend que Greenpeace gagne désormais plus d’argent avec la chasse à la baleine que l’industrie baleinière elle-même. Tout en ne faisant aucune action : les démarcheurs Greenpeace vont jusqu’à utiliser les images des campagnes… Sea Sheperd. Greenpeace fait du marketing et, comme toute industrie du marketing, tire son profit de ne pas résoudre le problème. Le problème est l’essence du business, il faut le préserver, voire l’amplifier (en prétendant développer des solutions). Paul Watson va plus loin dans sa critique du marketing : rien ne sert de convaincre les gens de ne pas tuer de baleine vu qu’ils ne l’auraient de toute façon pas fait. Il faut agir directement sur les baleiniers. Le parallèle avec l’industrie informatique est laissé en exercice au lecteur.

    Les gens qui agissent sont, par essence, décriés dans les médias.

    Tout ce que l’on fait et ce que l’on pense est défini et contrôlé par les médias. Ce sont eux qui définissent notre réalité. Et c’est la raison pour laquelle nous nous trouvons sur une voie rapide au bout de laquelle nous attend une récompense darwinienne collective : l’extinction de notre espèce.
    — Entretien avec un pirate, p. 158

    Avec cynisme, Paul Watson invite donc des célébrités qui n’ont rien à voir avec la cause afin d’asséner, durant la conférence de presse, que s’il avait invité un spécialiste du domaine au lieu d’un acteur de cinéma, les médias ne seraient pas là.

    Paul Watson est également placé sur la liste rouge d’Interpol. Il est considéré comme un « écoterroriste ». Ce qui est fascinant, c’est qu’il respecte parfaitement les lois et n’a jamais été condamné ni arrêté pour quoi que ce soit, malgré ses tentatives en se rendant de lui-même dans les commissariats. Sea Shepperd ne fait qu’ennuyer voir éperonner des navires qui pratiquent des activités complètement illégales. Et donc, personne ne porte plainte parce que les navires éperonnés n’avaient rien à faire là en premier lieu !

    Il va plus loin en se demandant qui sont réellement les « écoterroristes » alors que personne n’a jamais été tué ni même blessé dans une action Sea Sheperd.

    Les gens nous accusent de jeter des bombes puantes sur les baleiniers japonais. Oui, on fait ça, c’est vrai. […] Ceci dit, j’ai du mal à imaginer Oussama Ben Laden en train de jeter une bombe puante sur un bus de touristes.
    — Entretien avec un pirate, p. 169

    La médiatisation et la corruption de la rébellion

    Dans « Mémoires vive », Edward Snowden raconte son incroyable histoire et un point m’a frappé : travaillant à l’intérieur même du service de renseignement, Snowden sait exactement ce qui va lui arriver. Il sait comment on va l’attaquer. Il prédit même comment il va être décrédibilisé dans les médias. Le même phénomène est à l’œuvre avec Paul Watson. Face aux rebelles, le capilo-consumérisme passe par trois lignes de défense:

    Premièrement, en rendant la vie aussi difficile au rebelle en rendant ses ressources rares, en l’épuisant, en le décourageant voire en le harcelant. C’est normal, c’est le jeu.

    En second lieu, si le rebelle persiste, en l’achetant, en le rémunérant pour sa complicité. Ce que nous faisons tous en travaillant pour payer notre shopping afin de nous changer les idées après une dure semaine de boulot… pour payer le shopping.

    Mais les véritables rebelles charismatiques, les artistes, sont achetés bien plus chers. Ils deviennent des stars. Ils sont célébrés par le système, ils sont riches. Ils n’ont plus envie de se rebeller et utilisent leur image de rebelle pour exhorter leur audience à se conformer. Leur situation leur fait perdre toute crédibilité et légitimité dans la rébellion. Comme les vieux et riches musiciens qui luttent de toutes leur force contre le piratage. Ou les groupes punk postant sur Facebook et Instagram. Riches, on se contentera de faire des dons à des associations adoubées par le système et servant à relancer la carrière médiatique de chanteurs has been et de stars de télé-réalité autrement oubliées.

    Facebook, au fait, n’est qu’une gigantesque machine à corrompre à moindre coût les rebelles. On étouffe la rébellion en échange… de likes et de followers ! Toute association écologiste présente sur Facebook est, en soit complètement corrompue, car, de par sa seule présence sur la plateforme, elle justifie et promeut le consumérisme et un monde soumis à la publicité. Facebook, c’est la « Planète à gogos » virtuelle (en référence au chef-d’œuvre de Pohl et Kornbluth). Même plus besoin de payer les rebelles, ils viennent gratuitement pour quelques likes. Quoi ? Ce sont eux qui paient pour mettre en avant leur site web et obtenir encore plus de followers ?

    Je suis sûr qu’on va me dire que Sea Shepperd a malheureusement une page Facebook. J’en suis triste. La convergence des luttes n’a pas encore percolé à ce niveau-là…

    Mais il reste les rebelles incorruptibles, inaliénables. De type Watson ou Snowden. Face à eux, on utilise la troisième ligne de défense. Les médias, littéralement financés par la publicité, vont alors mener une destruction en règle de l’image publique. Il va s’agir de construire de toutes pièces et de manière consciente un personnage détestable. Un mauvais digne d’un film afin de décrédibiliser ses actions.

    C’est tellement puissant qu’il est parfois intéressant de prendre un peu de recul et de réaliser ce qu’on reproche vraiment à la personne. À Julian Assange, on reproche littéralement… d’avoir fait un travail de journaliste. Essayez d’imaginer « Les hommes du président », mais où Dustin Hoffman et Robert Redford seraient les méchants qui veulent faire tomber le bon président qui surveille ses opposants politiques pour le bien de son peuple. Et bien voilà, on est en plein dedans. Et à Paul Watson, on reproche… d’empêcher des massacres illégaux de faune marine !

    Imagine que tu te rendes dans la ville de La Mecque, que tu marches jusqu’au centre vers la pierre noire et que tu craches dessus. Eh bien, tes chances de sortir de là en vie sont pour ainsi dire très minces et peu de gens éprouveront une quelconque sympathie à ton égard, car tu auras commis un blasphème […] et les gens comprendraient la violence qui te serait faite en réponse.
    […]
    Si les forêts tropicales, si les océans et toute la vie qu’ils contiennent avaient autant de valeur, s’ils étaient aussi sacrés à nos yeux qu’une vieille pierre, […] nous taillerons en pièce ces bûcherons et ces chaluts pour leurs actions. Nous ne le faisons pas, car nous sommes totalement aliénés du monde naturel.
    — Entretien avec un pirate, p. 143

    L’impact de l’homme sur le climat

    Étant fanatique d’apnée, je vois chaque année les dégâts que l’humanité inflige aux océans. Se retrouver dans une mer magnifique, au large, pour se rendre compte que ce que je prenais pour des reflets à la surface sont des billes de polystyrène qui couvrent l’océan. Ou réaliser que, dès que mes palmes me portent en dehors d’une minuscule zone « réserve naturelle », la végétation laisse place au sable à perte de vue et que les poissons sont plus rares que les sacs plastiques et les bouteilles vides.

    Nous sommes huit milliards. C’est un chiffre inimaginable. Si vous rencontriez une personne sur la planète toutes les secondes, il vous faudrait… 350 ans pour voir tous les humains. Huit milliards de personnes qui tentent de se faire consommer le plus possible les uns les autres. La consommation étant définie comme l’extraction d’une ressource naturelle pour la transformer en déchet (la consommation proprement dite se faisant au milieu). Nous sommes huit milliards à transformer la planète en déchet, en récompensant comme nos maîtres absolus ceux qui le font le plus efficacement et le plus rapidement possible.

    Notre impact est énorme, inimaginable. Et l’était déjà il y a des siècles.

    La colonisation des Amériques par les Européens entraina, en un siècle, la mort de près de 90% des indigènes. Que ce soit par des massacres directs ou via les épidémies, certaines ayant été propagées à dessein, par exemple en distribuant des couvertures ayant servi à recouvrir des malades de la variole.

    On estime que les Européens ont causé 56 millions de morts entre Christophe Colomb et l’année 1600. Un mort chaque minute pendant plus d’un siècle ! C’est un nombre tellement important que d’immenses étendues de champs se sont soudainement retrouvées en friche, que la végétation a explosé capturant beaucoup de carbone présent dans l’atmosphère et contribuant au « petit âge de glace » de cette époque. Le massacre serait, à lui seul, responsable pour une diminution de 0,15°C du climat mondial, avec un effet bien plus prononcé en Europe.

    Conclusion et meta-bullshit

    J’aime bien tenter de trouver une sorte de conclusion commune à ces réflexions en vrac (qui ne deviendront pas quotidienne, je vous rassure. C’est juste que j’avais du retard dans mes notes). Ici, il y en a une qui me frappe : c’est l’importance, la prépondérance des médias entièrement financés par la publicité sur ce qui fait notre culture et notre perception de la réalité.

    Nous vivons dans une société où le bullshit, le mensonge sont l’état de base. Nous sommes tellement accros que l’on discute de la moralité d’installer un bloqueur de publicité sur notre navigateur alors que l’acte même de se rendre sur un site publicitaire devrait être vu comme l’équivalent climatique de la consultation d’un site pornographique : on devrait avoir honte de le consulter et encore plus d’y travailler.

    Mais nous revenons toujours, pour nous tenir « informés ». Aaron Swartz, je t’en supplie, reviens !

    L’intelligence artificielle est la cerise sur le gâteau. Le bullshit ne sert plus à nous vendre de la merde, mais il se produit tout seul pour vendre de générateurs de bullshit !

    Ça y’est, nous sommes entrés dans l’ère du meta-bullshit

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Thursday 22 February 2024 - 01:00

    Meta-blogging, lectures sur Gemini et conquête spatiale

    Meta-blogging

    Pluralistic, le blog de Cory Doctorow, fête ses quatre ans.

    Cory est une énorme source d’inspiration pour moi. Il poste presque tous les jours, appliquant une méthode qu’il intitule Memex. Je le lis depuis son tout premier billet, je me demande comment il tient un tel rythme. Et je crois avoir percé une partie de son secret : son blog n’est qu’un ensemble de notes qu’il prend durant la journée et qu’il poste le soir ou le lendemain. Je me suis pris à penser à toute cette énergie d’écriture que je passe à répondre à de longs mails, à poster sur des forums, à poster et à lire sur Mastodon, à mettre dans mes notes personnelles. Et si je m’inspirais encore plus de sa méthode ?

    Avec la croissance du lectorat de ploum.net, je me suis inconsciemment imposé une forme de perfectionnisme dans l’écriture de mes billets. Je rejette beaucoup de brouillons qui ne sont pas satisfaisants, je relis, je corrige parfois pendant des jours, des semaines ou des mois jusqu’au moment où le billet n’est de toute façon plus pertinent. J’ai énormément perdu en spontanéité. J’ai également peur de vous « spammer ».

    Parfois, je me laisse aller à poster un billet spontané. Je le poste en me forçant à ne pas trop réfléchir. Et ça me fait plaisir. J’avais également tenté de faire des billets « en vrac » inspiré par Tristan Nitot. Deux exemples au hasard :

    Quand j’y repense, ces billets m’ont vraiment été utiles. Je m’y suis référé plusieurs fois pour trouver des liens, pour revenir à des réflexions que j’avais.

    On me demande très souvent des conseils pour se mettre à bloguer. Le plus important que je donne est toujours de bloguer pour soi. De ne pas réfléchir à ce qu’on pense qui pourrait plaire à son audience, mais de publier. De publier ce qu’on a soi-même dans les tripes.

    J’ai suffisamment d’expérience avec le buzz pour savoir que le succès à court terme d’un billet de blog est très difficilement prévisible. Et même lorsque le billet fait un buzz incroyable, cela n’est généralement pas perceptible si l’on n’a pas de statistiques et si on n’est pas sur les réseaux sociaux. Être le sujet d’un buzz procure une décharge de dopamine et puis… c’est tout ! C’est addictif, mais souvent plus nocif qu’autre chose, car on se surprend à en vouloir toujours plus, à guetter les votes sur Hackernews, à s’énerver sur les commentaires de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous.

    L’impact à long terme d’un billet est, lui, encore moins prévisible. Il est également très personnel : je me surprends à relire certains de mes billets, à y refaire référence, à m’en servir comme point d’ancrage pour certaines idées quand bien même tout le monde semble s’en foutre.

    Je dis bien « semble s’en foutre » parce qu’on ne peut jamais savoir. Sous la masse d’internautes qui postent sur les réseaux sociaux, sur les forums et qui commentent, il y a dix fois plus de personnes qui lisent en silence, qui partagent en privé.

    « Ploum, je suis heureux de te rencontrer. Ton billet X a changé ma vie ! » m’a un jour dit un·e lecteurice en faisant référence à un billet publié cinq ans plus tôt et pour lequel je n’avais eu aucun retour.

    « J’ai imprimé ton billet Y pour le faire lire à mon père. Nous avons passé la soirée à en discuter » m’a dit un·e autre.

    Je conseille à tous les apprentis blogueurs de lâcher prise, de publier ce qu’ils ont dans la tête. Mais pourquoi ne pourrais-je pas appliquer mes propres principes ?

    Car c’est difficile de lâcher prise, de ne pas apparaître comme ayant toujours une prose bien construite, bien arrêtée. C’est dur de montrer ses doutes, de faire des raccourcis de raisonnement dont on aura honte après les premiers retours, de reconnaitre ses erreurs.

    Et du coup, sans transition…

    Quelques liens de ma journée

    Une courte tranche de vie d’un parent dont l’enfant a un diabète de type 1. Tellement courte que l’on dirait un pit-stop en formule 1.

    Oui, c’est un lien Gemini. Gemini est un réseau où l’absence de métriques telles que les statistiques ou les likes rend l’écriture beaucoup plus personnelle, beaucoup moins calibrée. Je me retrouve à lire des tranches de vie, des réflexions qui n’ont aucune prétention et c’est très inspirant. À l’inverse, j’ai vu plusieurs personnes abandonner ce réseau parce qu’elles n’avaient pas de likes ni de statistiques et avaient l’impression de publier dans le vide. Le fait que je les lisais se plaindre prouvait qu’elles ne parlaient pas dans le vide. Mais ce qui est effrayant, c’est de se rendre compte qu’un simple chiffre articifiel sous un cœur ou sur un tableau Google Analytics nous fait croire que, ouf, là je n’écris pas dans le vide.

    J’ai justement eu un échange à ce sujet avec un lecteur qui me pointait vers le concept du Web Revival:

    Je tiens à préciser que je suis assez contre le terme « revival ». Il tend à idéaliser un passé qui n’a jamais existé. Le Web a très vite été envahi de publicité, de popups. Mais, évidemment, je soutiens l’idée d’un web minimaliste. Mon correspondant m’apprend que le site Melonking se targue de faire 38 millions de vues par mois (je n’ai pas la source). Or, c’est exactement là tout le problème du Web : comment le webmaster compte-t-il ces 38 millions de vues ? Pourquoi les compte-t-il ? Pourquoi s’en vante-t-il ? Et pourquoi cela impressionne-t-il tellement les lecteurices ?

    J’ai désactivé toutes les statistiques possibles sur mon blog. Les seuls chiffres que je ne peux pas cacher son mon nombre de followers sur Mastodon (qui est public) et le nombre d’abonnés à mes mailing-listes (sauf si vous vous abonnez à la version text-only sur Sourcehut, là je n’ai aucune visibilité). Idéalement, j’aimerais n’avoir accès à aucune de ces statistiques. Et c’est peut-être pour cela que j’apprécie tellement Gemini.

    Mais, rassurez-vous, le contenu est identique que sur la version Web de mon blog. Vous ne ratez donc rien en ne venant pas sur Gemini. Pour ceux que ça intéresse, le protocole Gemini est très simple et doit son nom au programme spatial Gemini. Le port utilisé, 1965, est d’ailleurs une référence explicite à l’année du premier vol Gemini habité de Virgil Grissom et John Young. Pour entériner la simplicité du protocole Gemini, Solderpunk, son créateur, vient d’annoncer son intention de clôturer définitivement le travail sur la spécification au plus tard le 18 mars 2027, mais, si tout va bien, le 8 mai 2025. Oui, ces jours ont une signification spéciale en lien avec la conquête spatiale.

    La conquête spatiale

    La sonde Voyager 1 est en train de rendre l’âme.

    Le fait qu’elle ait fonctionné jusqu’ici est proprement hallucinant. Adolescent, j’avais dévoré le livre de Pierre Kohler racontant son épopée. Aujourd’hui, lorsqu’une sonde est envoyée dans l’espace, une réplique exacte, au bit et au boulon prêt, est gardée dans un laboratoire pour déboguer tout problème et tester toute solution. L’ESA avait notamment dû reprogrammer en urgence la sonde Cassini alors qu’elle s’approchait de Saturne, car ils s’étaient rendu compte que l’effet Doppler n’avait pas été correctement pris en compte dans les calculs initiaux du récepteur.

    Mais, à l’époque de Voyager 1, personne n’avait encore pensé à cette technique. Cela signifie qu’il n’existe pas de copie de la sonde Voyager et que le code informatique embarqué a complètement disparu. La sonde est en train de boguer, mais personne ne sait exactement quel code ni même quel système d’exploitation tourne. Ce qui rend le débogage particulièrement difficile, surtout lorsque le ping est de 48h. Il y a donc, dans l’espace intersidéral, hors de la zone d’attraction du soleil, un ordinateur qui tourne avec un système d’exploitation qui n’existe pas sur terre.

    Conclusion

    Je n’avais pas prévu de poster de billet de blog aujourd’hui. Mais regardez où m’amène la méthode de Cory Doctorow. Contrairement à lui, je ne compte pas faire cela tous les jours. Mais j’espère bien me permettre de poster sans arrière-pensée. Je vais également (encore) moins répondre à vos emails (que je lis toujours avec autant de plaisir). Plutôt que de réponses individuelles, parfois très longues, je vais m’inspirer de vos réflexions pour créer des billets publics.

    En espérant que vous comprendrez que ces billets sont des réflexions mouvantes, parfois imprécises ou erronées. Comme l’ont d’ailleurs toujours été tous mes billets de blog. C’est juste que j’essayais de me convaincre (et vous convaincre) du contraire.

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  • Monday 19 February 2024 - 01:00

    Mon bibliotaphe

    Les quelques milliers de livres qui composent notre bibliothèque familiale se mélangent, se transportent, se déplacent et s’étalent, colonisant les chambres, le salon, la salle à la manger, la toilette. Mais ils gardent un semblant d’ordre, une ébauche de discipline obéissant à une logique que je dois être le seul à comprendre : les bandes dessinées vont plus ou moins par genre, les rayonnages de fiction suivent l’ordre alphabétique des auteurs, etc.

    Il n’en reste pas moins une grosse centaine d’ouvrages qui s’entasse dans les rayonnages de mon bureau et forme ma liste de lecture vivante, un bibliotaphe dont tout ordre est absolument proscrit.

    Malheureux ! Un bibliotaphe, cela ne se classe pas ! Ranger les livres, c’est empêcher les idées de communiquer entre elles. En outre, cela prive le chercheur de découvertes fortuites !

    — Henri Lœvenbruck, Les Disparus de Blackmore, page 278

    Le pouvoir magique d’un bibliotaphe est parfois effrayant.

    J’étais plongé dans « Lettre Ouverte à cet Autre qui est Moi », nouvelle clôturant le recueil « Les Cahiers du labyrinthe » que m’a partagé son auteur, Léo Henry. Dans ce récit qui m’a particulièrement interpellé, Léo Henry imagine que tout écrivain possède un double et explore jusqu’à son paroxysme les conséquences d’un tel postulat.

    La lecture est comme l’œnologie. Savourer un passage ou une idée requiert de la tourner et retourner dans son esprit, de l’inspecter, de la humer. Me levant au milieu de la lecture de la nouvelle pour me diriger vers mon bureau, mon regard fut attiré par un fin volume qui dépassait de mon bibliotaphe, exactement à hauteur de mon nez. Le titre me fit sursauter.

    Le Double, de Dostoïevski.

    Je m’en saisis et contemplai sa couverture, un peu effrayé par la coïncidence.

    J’hésitai. Je n’avais pas prévu de lire du Dostoïevski. Mais je n’avais pas le choix. Mon bibliotaphe venait de me donner un ordre implacable, ma prochaine lecture était toute trouvée.

    Obéissant à cette force impérieuse, je me glissai ce soir-là sous la couette entre les pages du génial auteur de L’idiot.

    Désormais, lorsque je passe à côté de la masse chamarrée de mon bibliotaphe, une forme de crainte m’envahit. Il me toise, semble pouvoir m’écraser sous sa masse. Je me rappelle alors qu’il est mon double bienveillant, qu’il est moi, me connait mieux qui quiconque et me protège. Et qu’il avait, encore une fois, parfaitement raison.

    J’aime toujours autant Dostoïevski.

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  • Monday 12 February 2024 - 01:00

    Les petits plaisirs du shopping moderne

    — Bonjour, je peux vous aider ?

    Coincée dans sa boutique au plus profond des entrailles du centre commercial, la vendeuse ne devait pas souvent voir la lumière du jour. Aux reflets criards de son maquillage, j’eus l’impression que ça ne la dérangeait pas spécialement.

    — Oui, répondis-je en posant la main sur un modèle d’exposition. Je cherche à m’équiper entièrement.
    — Celui-là possède une connexion wifi et 5G ultrarapide. Vous pouvez le contrôler depuis votre téléphone grâce à notre app dédiée…
    — Non, merci, l’interrompis-je avec une petite moue non convaincue.
    — Ou alors, on rentre dans le haut de gamme. Ces modèles sont liés au cloud et possèdent une intelligence artificielle embarquée.
    — Bof, laissez tomber !
    — Enfin, le top du top, le neck plus ultra. Stockage des données sur blockchain propriétaire, interaction intégrée avec votre casque de réalité virtuelle…
    — Écoutez, je veux juste acheter un frigo. Juste un frigo !
    — Et bien ce sont des frigos. Les meilleurs…
    — Non, un frigo qui fait du froid et rien d’autre. Sans aucune connexion, sans aucune puce électronique.

    Interloquée, la vendeuse ouvrit la bouche sans proférer le moindre son. Pendant quelques secondes, elle me jaugea avant de rompre le silence.

    — Vous êtes un collectionneur d’antiquités ?
    — Non, je veux un frigo moderne, mais sans puce électronique.
    — Mais pourquoi ?
    — Parce que je veux un truc qui fait du froid, rien d’autre.
    — Ça n’a pas de sens !

    Attirée par le bruit de notre discussion, une autre vendeuse s’approcha avec un sourire dégoulinant d’hypocrisie.

    — Laisse Amanda, je m’en occupe. Monsieur est certainement ingénieur en informatique ou en électronique.

    J’acquiesçai silencieusement avec un petit sourire. Elle avait vu juste !

    — Monsieur, je suis au regret de vous annoncer que nous sommes un showroom de démonstration normal. Nous n’avons en démonstration que ce qui est disponible à la livraison sur notre site web, pas les produits de niche. Mais je crois savoir qu’il existe un magasin grand luxe qui fait ce genre de choses : des équipements sans puce électronique. Évidemment, ça coûte très cher. Beaucoup trop pour notre clientèle. Mais peut-être y trouverez-vous votre bonheur ? Attention cependant, il est impossible de commander en ligne. C’est un truc pour les riches originaux.
    — Merci, lancé en grommelant. Je vais aller voir.

    Tournant le dos, j’entendis Amanda demander à sa collègue.
    — Mais pourquoi un ingénieur refuserait de…
    — Jamais compris. Ces gens-là, ils sont pas comme tout le monde. Si ça se trouve, il n’a même pas de compte sur…

    Leurs voix se perdirent dans le brouhaha du centre commercial. M’enfuyant le plus rapidement possible, je franchis l’épais sas d’air conditionné et me retrouvai face aux automobiles qui, à perte de vue, rechargaient leurs batteries sous une pluie grisâtre. Je n’étais pas prêt de l’avoir mon frigo. Sans compter que, étant nouveau dans le pays, j’avais également besoin d’un micro-ondes, d’un lave-linge, d’une brosse à dents électrique et d’une cafetière… Ça n’allait pas être de tout repos.

    Quant à la voiture, je n’osais même pas y penser. Tout compte fait, c’était peut-être le moment de se mettre sérieusement au vélo…

    — Ding ! Mise à jour du firrmware de votre batterie en cours. Vérification de l’état de votre abonnement.

    Argh ! Même les vélos !

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  • Thursday 18 January 2024 - 01:00

    De la brièveté de la vie et de la pérennité d’un blog

    Cette année 2024 m’est particulièrement symbolique. En octobre, je fêterai les 20 ans de ce blog et ne serai plus très loin du million de mots publiés. Vingt ans qui ont fait de ce blog un élément central et constitutif de mon identité. Si je rêve d’être reconnu comme écrivain voire développeur ou scientifique, je resterai toujours avant tout un blogueur. Blogueur est d’ailleurs le premier qualificatif accolé à mon patronyme dans les médias ou sur Wikipédia.

    Ironiquement, l’année de ces 20 ans de blog a commencé avec la plus longue indisponibilité que ce site ait jamais connue. Durant plusieurs jours, ploum.net a été complètement retiré du réseau. En cause, une attaque massive contre Sourcehut, mon hébergeur, forçant ce dernier à migrer en catastrophe vers une nouvelle infrastructure.

    Si j’ai vécu la mise hors-ligne de mon blog comme une amputation, une perte d’une partie de mon identité, je sais fort bien que cela ne me porte aucun préjudice durable, que je ne perds aucune donnée. Ce genre d’incidents font partie de la vie et je tiens à remercier l’équipe de Sourcehut pour la transparence totale et le travail accompli ces derniers jours.

    Cet événement m’a également fait prendre conscience à quel point l’œuvre de toute une vie pouvait disparaitre rapidement, dans l’indifférence la plus générale. Si j’espère que mes livres sur arbres morts continueront toujours à tomber aléatoirement d’une étagère ou être découverts chez des bouquinistes, mes écrits en ligne, eux, sont d’éphémères bouteilles à la mer susceptibles de couler dans les abysses de l’oubli au moindre incident.

    Cette question m’obsède depuis que je suis papa : comment faire en sorte que mes écrits en ligne me survivent ?

    Nom de domaine et indépendance

    J’espère que mon blog sera encore consultable le jour inévitable où Facebook, Medium et Youtube auront été relégués avec Myspace et Skyblog dans l’armoire des souvenirs historiques du web. Et quand je vois Alias fêter les 15 ans de son blog, je pense ne pas être le seul. Les blogs sont les archives à long terme du web:

    Concrètement, je fuis toutes les plateformes propriétaires et je lie tous mes écrits à mon propre nom de domaine : ploum.net. En fait, pour être sûr, je dispose même de trois noms, sur trois premiers niveaux différents: ploum.net, ploum.be, ploum.eu.

    À court terme, cela peut être un mauvais calcul: les pages Facebook de mes amis décédés sont encore en ligne alors que les domaines expirent rapidement. Je dois donc préparer la transmission de ces domaines pour assurer qu’ils puissent me survivre.

    Simplicité et minimalisme

    Outre le nom de domaine, la première cause de mise hors ligne d’un site est généralement le manque de maintenance. Un Wordpress piraté, car une mise à jour n’a pas été faite. Une base de données incompatible avec une nouvelle version du CMS. Même les générateurs de sites statiques doivent être mis à jour, avec leur dépendance, et sont parfois abandonnés par les développeurs.

    Pour résoudre ce problème, mon blog est depuis décembre 2022 autogénéré et ne produit que du HTML très simple, compatible avec la plupart des navigateurs passés, présents, futurs et sans ambiguïté. Chaque page est complètement indépendante et contient ses propres instructions CSS (42 lignes). Vous pouvez sauver un article de mon blog depuis votre navigateur et le réouvrir n’importe où, même sans connexion. Pas de JavaScript, pas de framework, pas de chargement dynamique, pas de fonte, pas d’appel extérieur. Ça parait extraordinaire de nos jours, mais c’est tellement simple à gérer que je me demande encore pourquoi on se casse la tête à apprendre et maintenir des couches de framework. Penser la pérennité peut avoir des bénéfices immédiats !

    Autre point: je prends le plus grand soin à ce que les URLs de mes posts ne changent pas. Un lien vers un article devrait rester valide aussi longtemps que le nom de domaine existera.

    Sources disponibles et distribuées

    Les sources de mon blog sont écrites au format Gemtext, le format utilisé sur le réseau Gemini. La particularité de ce format est qu’il s’agit essentiellement de texte pur. Aussi longtemps que nous aurons des ordinateurs, ces fichiers pourront être lus.

    Mes billets ainsi que le générateur Python pour créer les pages HTML sont disponibles via Git, un outil décentralisé bien connu de tous les développeurs et certainement appelé à exister pour les décennies qui viennent.

    La commande

    git clone https://git.sr.ht/~lioploum/ploum.net

    vous donne accès à toutes les sources de mon blog, que vous pouvez générer avec un simple "python publish.py". Cela ne nécessite aucune dépendance particulière autre que Python3.

    Mais que faire si sourcehut est indisponible ? Je me rends compte qu’il est nécessaire que je pousse mes sources sur plusieurs miroirs.

    Miroirs ?

    Parlons de miroirs justement. Une copie de mon site, version web et gemini, est disponible sur rawtext.club.

    Mais ce miroir est « accidentel ». Rawtext.club est un petit serveur géré par un passionné que je remercie chaleureusement. C’est grâce à lui que j’ai pu explorer l’univers Gemini. Je ne peux lui imposer un hébergement sérieux ni compter sur sa pérennité.

    Sebsauvage me fait également l’immense honneur de maintenir une copie de mes publications, pour le cas où je serais forcé de retirer du contenu:

    Pour le futur, je réalise aujourd’hui qu’il serait pertinent que je trouve un hébergeur autre que Sourcehut, pouvant être synchronisé par Git et offrant également un hébergement Gemini. Je pourrais rediriger ploum.be ou ploum.eu vers ce serveur de secours.

    Les mailing-lists

    Si j’avoue préférer le RSS pour mon usage personnel, force est de constater que les mailing-listes offrent un avantage : vous gardez une copie de tous les anciens billets dans votre boîte mail. Chaque nouvel abonné est donc, sans le savoir, un nouvel archiviste de mes écrits.

    J’envoie d’ailleurs une version "text-only" (pas de HTML) sur une seconde mailing-list dont les archives sont publiques. Défaut majeur : contrairement aux mailing-listes précitées, ces archives text-only sont hébergées par… Sourcehut, le même hébergeur que mon blog !

    Le futur

    Le protocole Internet (IP) a été conçu à une époque où on pensait que le stockage serait toujours très coûteux, mais que la bande passante serait essentiellement gratuite. Le principe d’IP est donc de transmettre aussi vite que possible les paquets de données et de tout oublier instantanément.

    En conséquence, les protocoles s’appuyant sur IP, comme Gemini et HTTPS, sont particulièrement fragiles. La perte d’un seul serveur peut signifier la disparition définitive de sites entiers.

    De nouveaux protocoles ou de nouveaux usages sont nécessaires pour transformer Internet depuis le simple "échange de données temps réels" en "archive planétaire". Cet usage d’archive planétaire va bien entendu à l’encontre des intérêts financiers actuels qui souhaitent que vous payiez, directement ou à travers la pub, à chaque fois que vous consultez le même contenu. Le « copyright », comme son nom l’indique, cherche à empêcher toute copie ! Mais, petit à petit, des solutions apparaissent, qu’elles soient nouvelles comme IPFS ou qu’il s’agissent de réflexion sur une utilisation de technologies préexistantes.

    Tout cela est encore expérimental, mais je garde un œil et réfléchis à rendre ploum.net disponible sur IPFS.

    Le présent

    La pérennité des contenus en ligne est une quête complexe et longue haleine. Je vous invite à y penser pour vos propres créations. Que voulez-vous qu’il reste de vous en ligne dans quelques années ?

    Paradoxalement, nous laissons trop de traces involontaires (des données personnelles, des commentaires écrits sous le coup de la colère, des critiques de produits sur Amazon) et nous perdons trop facilement ces œuvres auxquelles nous accordons de l’importance (combien de vidéos personnelles disparaitront avec la fin inéluctable de Youtube ?). J’ai moi-même le regret d’avoir perdu beaucoup de textes rédigés et publiés un peu partout avant l’existence de ce blog ou cédant aux sirènes de la mode, postés sur Google+, Facebook ou Medium.

    J’en ai retenu une leçon majeure : on ne sait a priori pas quels contenus seront importants pour notre futur moi. Il est également primordial de dater les contenus. Avec l’année. Je ne compte plus les fiches de notes que j’ai retrouvées, mais que je peux ne raccrocher à rien, ne sachant même pas estimer à quelle année voire à quel lustre le texte se rapporte. Cette leçon est également ce qui motive ma tentative de pérennisation de mes écrits : je n’ai pas l’impression de n’avoir jamais écrit quelque chose qui mérite une préservation éternelle. Mais un historien du futur pourrait peut-être un jour trouver dans les écrits de ce blogueur obscur et oublié une information cruciale, glissée par hasard dans un billet et lui permettant de comprendre certains paradoxes de notre époque.

    Pour cette mission, la technologie qui semble la plus robuste, la plus résistante pour traverser les siècles voire les millénaires reste le livre. Livres que ma famille collectionne et accumule dans tous les coins de notre logis. Des milliers d’auteurs, vivants ou morts, mondialement connus ou obscurs, qui continuent chaque jour à nous parler !

    Si vous souhaitez m’aider dans ma quête de pérennité, je vous invite à acquérir, prêter, offrir ou abandonner sur un banc mes livres.

    Car lorsque les ordinateurs seront éteints, seuls continueront à nous bercer, à nous parler les mots gravés sur le papier, ces éphémères imaginaires survivants à la prétention d’immortalité des corps décomposés.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

    Recevez directement par mail mes écrits en français et en anglais. Votre adresse ne sera jamais partagée. Vous pouvez également utiliser mon flux RSS francophone ou le flux RSS complet.

    Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) ! Je viens justement de publier un recueil de nouvelles qui devrait vous faire rire et réfléchir. Je fais également partie du coffret libre et éthique « SF en VF ».

  • Wednesday 13 December 2023 - 01:00

    Le bateau de bois de chauffage

    Il était une fois un groupe d’humains perdus au milieu d’un gigantesque océan. Aussi loin que remontait la mémoire, le gigantesque bateau de bois avait toujours navigué, aucune terre n’ayant jamais été trouvée ni même aperçue.

    Le temps n’était jamais glacial, mais jamais trop chaud non plus. Souvent, un petit vent frisquet parcourait les cabines. Pour se réchauffer, les passagers de première classe avaient engagé ceux de troisième classe, les chargeant de découper le bois de la coque afin de le brûler dans leurs énormes poêles. Comme les cabines étaient bien plus confortables chauffées, l’idée vint aux premières classes de revendre aux passagers de seconde classe l’excédent du bois.

    Le marché était juteux. Une partie de la tuyauterie du navire fut reconvertie en poêle à bois vendus à très bon prix afin d’équiper les cabines des secondes.

    Naturellement, le bateau prenait désormais l’eau de partout. Un original aux cheveux en bataille émit l’idée d’arrêter de découper la coque si l’on ne voulait pas couler.

    — Et mes profits ? dirent les premières.
    — Et mon chauffage ? dirent les secondes.
    — Et mon boulot ? dirent les troisièmes.
    — Ben je ne sais pas trop. On pourrait mettre des pulls ?
    – Ahaha, ricanèrent les premières. Un original qui ne connait rien au brûlage du bois et voudrait nous faire la leçon avec un pull !

    Un instant désarçonné, l’original s’entêta.
    — N’empêche que là, on coule. Les troisièmes classes seront bientôt sous eau.
    — Tu as raison, déclara le capitaine. C’est une problématique importante. J’organise immédiatement une réunion dans le salon des premières classes. Nous envisagerons une solution.

    Lorsqu’il redescendit quelques heures plus tard, le ventre bombé de petits-fours, le capitaine se fit interpeller par l’original qui s’était vu refuser l’accès au pont des premières.
    — Alors capitaine ? Qu’allons-nous faire pour éviter que le bateau coule ?
    — La réunion fut très productive. Nous allons construire désormais des poêles plus performants pour équiper les cabines qui n’en ont pas encore et pourront dès lors se chauffer avec moins de bois. D’ailleurs, nous envisageons de réduire graduellement la vitesse avec laquelle nous débitons le bois de la coque. Cela ne va pas plaire aux troisièmes, qui auront moins de travail, ni aux secondes, car le bois sera plus cher afin de compenser la perte de profit, mais il faut ce qu’il faut pour sauver le navire.
    — Capitaine, vous êtes sûr que cela sera suffisant pour éviter de couler ?
    — Ne t’inquiète pas, sourit malicieusement le capitaine. On a également demandé aux deuxièmes classes d’imaginer des pompes pour extraire l’eau du navire. Il y en a bien un qui va nous inventer ça, non ?
    — Mais le temps presse…
    — Et puis, qui sait… Si ça se trouve, on va bientôt découvrir un rivage, aborder une terre. Pourquoi s’en faire ?
    — Pourquoi, en effet, murmura piteusement l’original en retirant ses chaussettes pour les essorer alors que l’eau commençait à monter dans les coursives.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Tuesday 12 December 2023 - 01:00

    SF en VF, le coffret pour découvrir la science-fiction européenne

    « C’est l’histoire d’un écrivain belge, un écrivain suisse et un écrivain français qui vont en boîte. »

    Bon, vu comme ça, ça ressemble à une blague. Mais attendez, ce n’est que le début ! Parce que les trois écrivains ont commis chacun un livre de science-fiction francophone et que si on assemble tous les titres de ces livres, on a, en tout et pour tout, un seul mot de français : le mot « projet ».

    Excellente blague, non ?

    L’histoire en question, c’est celle d’une boîte, ou plutôt un coffret intitulé « SF en VF » contenant trois romans de science-fiction francophone. Une idée parfaite de cadeau pour offrir ou se faire offrir si l’on souhaite découvrir ou faire découvrir la science-fiction européenne.

    Trois livres, trois visions de la science-fiction.

    Tout d’abord avec Ploum, le Belge qui pense qu’il faut un titre à consonance anglophone pour faire de la SF, mais ne peut s’empêcher de le franciser : « Printeurs ». Un roman dystopique et cyberpunk sur la face cachée du capitalisme de surveillance : publicités envahissantes, vie privée réduite à néant, attentats sponsorisés, chômeurs hypnotisés par les stars du petit écran tandis qu’en coulisses, les esclaves se tuent à la tâche pour produire les biens de consommation jetables.

    On enchaîne ensuite avec le Suisse, Pascal Lovis et son « Projet Idaho ». Le seul titre en français. L’histoire d’un homme en vacances qui se réveille après une cuite magistrale et constate qu’il n’a plus de connexion au réseau. Plus de contacts. Plus d’amis. Et littéralement plus de chambre d’hôtel. Mais, très vite, l’histoire va prendre un tournant inattendu et vous entrainer dans un space opera endiablé. Le second tome, « Mémoires Spectrales », est disponible et clôt le cycle. Il explique également la raison du nom « Idaho » (car moi, je n’avais pas compris la référence à Dune).

    Pour terminer en beauté, l’incontournable Thierry Crouzet et le premier tome de son projet démentiel : « One Minute ». Parce que ça pète plus en anglais. Pas de héros. Pas de trame narrative traditionnelle. Ici, le lecteur est invité à vivre et à revivre la même minute de l’histoire de la planète. Celle où l’humanité a soudainement compris, de Paris à Bangkok et de New York à Ouagadougou, qu’elle n’était plus seule. Qu’elle était en contact avec une intelligence extra-terrestre.

    Trois livres. Trois pays. Trois accents. Trois histoires. Trois futurs.

    Bref, un triple cadeau dans un superbe coffret argenté, à commander chez votre libraire ou, si ce n’est pas possible, directement sur le site de l’éditeur. Mais soutenez votre librairie favorite, elle en a bien besoin !

    Le coffret « SF en VF » et les trois livres qui le composent
    Le coffret « SF en VF » et les trois livres qui le composent

    Notez que Pascal Lovis, le grand mage mauve, fait également partie du coffret régional « Fantasy Suisse » avec Aequilegia Nox et Stéphane Paccaud. De la magie et de la fantasy qui sent bon la raclette.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Saturday 25 November 2023 - 01:00

    Announcing Offpunk 2.0

    I’m happy to announce the release, last week, of Offpunk 2.0.

    Offpunk is an offline-first command-line browser/RSS reader. You control it by typing command and it maintains a cache of all the networked resources to allow you to access them offline indefinitely.

    If a non-cached resource is tentatively accessed, the URL is marked as to be fetched later. Running periodically "offpunk --sync" will fetch those resources and add them to your "tour" to remind you that you wanted to access it.

    Screenshot

    Mandatory screenshot showing Offpunk browsing Offpunk’s website. There’s a screenshot of Offpunk in the screenshot.
    Mandatory screenshot showing Offpunk browsing Offpunk’s website. There’s a screenshot of Offpunk in the screenshot.

    Switching the license to AGPLv3

    Offpunk originally started as a branch then a friendly fork of AV-98. It was called AV-98-offline and, as such, shared the same BSD license.

    During multiple discussions, Solderpunk and I came to the conclusion that AV-98-offline was becoming too different from the initial goal of AV-98. It was thus renamed Offpunk. At the same time, I grew increasingly convinced that we needed more copyleft software and that the AGPL license was better suited to protect the commons.

    As a symbolic move, I’ve thus decided to switch Offpunk license from BSD to AGPLv3 but needed an opportunity to do so. The 2.0 release is such an opportunity.

    Multiple independent tools

    Like AV-98, Offpunk was one single big python file. I liked the simplicity of it. But it really became a mess and I wanted to offer Offpunk’s features as separate command-line tool. With Offpunk 2.0, you will thus have three new command-line tools:

    - netcache : when given a URL, will download and cache this URL or only access the cache if the "--offline" option is provided.
    - ansicat : will render an HTML, an RSS, a Gemtext or even a picture in your terminal, with various options.
    - opnk : universal opener. Will try to render any file or any URL in your terminal. If it fails, it will fallback to xdg-open.

    Those three commands should come with a man page and a "--help" but they are still quite new. To my own surprise, I found myself using "opnk" all the time. I don’t think anymore about how to handle a file, I simply give it to opnk.

    Packaging those tools was a lot harder than expected and I want to thank all the contributors to this work, including Austreelis, David Zaslavsky and Jean Abou Samra.

    Themes

    The goal of Offpunk, through Ansicat, is to render web, RSS, gemini and gopher pages as coloured ANSI text in your terminal. Until now, those colours were hardcoded. With 2.0, they can be customised. See "help theme".

    Screenshot of Offpunk customised with the worst possible colours I could find.
    Screenshot of Offpunk customised with the worst possible colours I could find.

    In offpunk, customisation can be made permanent by adding all the commands you want to run at startup in your .config/offpunk/offpunkrc file. Mine contains one single line: "offline", ensuring I use Offpunk only in offline mode.

    Getting started

    Using Offpunk daily as your main browsing/rss driver takes some learning. You need to get used to the Offpunk philosophy: adding elements to tour instead of clicking them, creating lists to read later, doing a daily synchronisation. It is not trivial.

    The "help" command will probably be your best allies. The community also provide support on a user dedicated mailing-list.

    If Offpunk becomes useful to you, the community is open. Contributions, documentation, blog post about how you use Offpunk, help to new users and packaging are warmly welcome. Sometimes, simple feedback is all it takes to make a developer happy. So don’t hesitate to contribute in one of our lists.

    I’ve also started an experimental Matrix room on #offpunk:matrix.org. I have the belief that mailing-list is better suited for discussions but I’m giving this the benefit of doubt and willing to explore whether or not direct real-time discussion could help new users.

    As a writer and an engineer, I like to explore how technology impacts society. You can subscribe by email or by rss. I value privacy and never share your adress.

    If you read French, you can support me by buying/sharing/reading my books and subscribing to my newsletter in French or RSS. I also develop Free Software.

  • Friday 10 November 2023 - 01:00

    The gift of time

    Maintaining a free software project is spending years of your life to solve a problem that would have taken several hours or even days without the software.

    Which is, joke aside, an incredible contribution to the common good.

    The time saved is multiplied by the number of users and quickly compound. They are saving time without the need to exchange their own time.

    Free software offers free time, free life extension to many human living now and maybe in the future.

    Instead of contributing to the economy, free software developers contribute to humanity. To the global progress.

    Free software is about making our short lifetimes a common good instead of an economical product.

    As a writer and an engineer, I like to explore how technology impacts society. You can subscribe by email or by rss. I value privacy and never share your adress.

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  • Friday 03 November 2023 - 01:00

    Pourquoi sommes-nous tellement accros à Google Maps et Waze ?

    S’il y’a bien un logiciel propriétaire difficile à lâcher, c’est Google Maps. Ou Waze, qui appartient également à Google. Pourquoi est-ce si compliqué de produire un logiciel de navigation libre ? Ayant passé quelques années dans cette industrie, je vais vous expliquer les différents composants d’un logiciel de navigation.

    Les briques de base d’un logiciel de navigation sont la position, les données, le mapmatching, le routing, la recherche et les données temps réel. Pour chaque composant, je propose une explication et une analyse des solutions libres.

    La position

    Le premier composant est un système de positionnement qui va fournir une coordonnée géographique avec, parfois, un degré de précision. Une longitude et une latitude, tout simplement.

    Il existe plusieurs manières d’estimer une position. Le plus connu est le GPS qui capte des ondes émises par les satellites du même nom. Contrairement à une idée tenace, votre téléphone n’émet rien lorsqu’il utilise le GPS, il se contente d’écouter les signaux GPS tout comme une radio FM écoute les ondes déjà présentes. Votre téléphone n’a de toute façon pas la puissance d’émettre jusqu’à un satellite. Les satellites GPS sont, au plus près, à 20.000 km de vous. Vous croyez que votre téléphone puisse envoyer un signal à 20.000 km ?

    Pour simplifier à outrance, le principe d’un satellite GPS est d’émettre en permanence un signal avec l’heure qu’il est à son bord. Votre téléphone, en captant ce signal, compare cette heure avec sa propre horloge interne. Le décalage entre les deux permet de mesurer la distance entre le téléphone et le satellite, sachant que l’onde se déplace à la vitesse de la lumière, une onde radio n’étant que de la lumière dans un spectre invisible à l’œil humain. En refaisant cette opération pour trois satellites dont la position est connue, le téléphone peut, par triangulation, connaître sa position exacte.

    Fait intéressant: ce calcul n’est possible qu’en connaissant la position des satellites GPS. Ces positions étant changeantes et difficilement prévisibles à long terme, elles sont envoyées par les satellites eux-mêmes, en plus de l’heure. On parle des « éphémérides ». Cependant, attendre l’envoi des éphémérides complètes peut prendre plusieurs minutes, le signal GPS ne pouvant envoyer que très peu de données.

    C’est la raison pour laquelle un GPS éteint depuis longtemps mettra un long moment avant d’afficher sa position. Un GPS éteint depuis quelques heures seulement pourra réutiliser les éphémérides précédentes. Et pour votre smartphone, c’est encore plus facile : il profite de sa connexion 4G ou Wifi pour télécharger les éphémérides sur Internet et vous offrir un positionnement (un « fix ») quasi instantané.

    Le système GPS appartient à l’armée américaine. Le concurrent russe s’appelle GLONASS et la version civile européenne Galileo. La plupart des appareils récents supportent les trois réseaux, mais ce n’est pas universel.

    Même sans satellite, votre smartphone vous positionnera assez facilement en utilisant les bornes wifi et les appareils Bluetooth à proximité. De quelle manière ? C’est très simple : les appareils Google et Apple envoient, en permanence, à leur propriétaires respectifs (les deux entreprises susnommées) votre position GPS ainsi que la liste des wifi, appareils Bluetooth et NFC dans le voisinage. Le simple fait d’avoir cet engin nous transforme un espion au service de ces entreprises. En fait, de nombreux engins espionnent en permanence notre position pour revendre ces données.

    Si on coupe le GPS d’un appareil Android Google, celui-ci se contentera d’envoyer une requête à Google sous la forme : « Dis, je ne connais pas ma position, mais je capte le wifi grandmaman64 et superpotes89 ainsi qu’une télé Samsung compatible Bluetooth, t’aurais pas une idée d’où je suis ? ». Réponse : « Ben justement, j’ai trois utilisateurs qui sont passés hier près de ces wifis et de cette télé, ils étaient dans la rue Machinchose. Donc tu es probablement dans la rue Machinchose. » Apple fait exactement pareil.

    Quelle que soit la solution utilisée, GPS ou autre, la position d’un smartphone est fournie par le système d’exploitation et ne pose donc aucun problème au développeur d’application. C’est complètement transparent, mais l’obtention d’une position sera parfois légèrement plus longue sans les services Google ou Apple propriétaires décrits ci-dessus.

    Les datas (données cartographiques)

    Ce n’est pas tout d’avoir une position, encore faut-il savoir à quoi elle correspond. C’est le rôle des données cartographiques, souvent appelées "data" dans l’industrie.

    Obtenir des données cartographiques est un boulot inimaginable qui, historiquement, impliquait de faire rouler des voitures sur toutes les routes d’un pays, croisant les données avec la cartographie officielle puis mêlant cela aux données satellites. Dans les années 2000, deux fournisseurs se partageaient un duopole (Navteq, acquis par Nokia en 2007 et TeleAtlas, acquis par Tomtom en 2008). Google Maps utilisait d’ailleurs souvent des données issues de ces fournisseurs (ainsi que tous les GPS de l’époque). Dans certaines régions, le logo Navteq était même visible sur la cartographie Google Maps. Mais plutôt que de payer une fortune à ces entreprises, Google a décidé de lancer sa propre base de données, envoyant ses propres voitures sur les routes (et profitant de l’occasion pour lancer Google Street View).

    La toute grande difficulté des data, c’est qu’elles changent tout le temps. Les sentiers et les chemins se modifient. Des routes sont ouvertes. D’autres, fermées. Des constructions se font, des quartiers entiers apparaissent alors qu’une voie se retrouve à sens unique. Parcourir la campagne à vélo m’a appris que chaque jour peut être complètement différent. Des itinéraires deviennent soudainement impraticables pour cause de ronces, de fortes pluies ou de chutes d’arbres. D’autres apparaissent comme par magie. C’est un peu moins rapide pour les automobilistes, mais tentez de traverser l’Europe avec une carte d’une dizaine d’années et vous comprendrez votre douleur.

    En parallèle de ces fournisseurs commerciaux est apparu le projet OpenStreetMap que personne ne voulait prendre au sérieux dans l’industrie. On m’a plusieurs fois ri au nez lorsque j’ai suggéré que cette solution était l’avenir. Tout comme Universalis ne prenait pas Wikipédia au sérieux.

    Ma région sur OpenStreetMap
    Ma région sur OpenStreetMap

    Le résultat, nous le connaissons : OpenStreetMap est aujourd’hui la meilleure base de données cartographiques pour la plupart des cas d’usage courant. À tel point que les géants comme Waze n’hésitent pas à les repomper illégalement. Sebsauvage signale le cas d’un contributeur OSM qui a sciemment inventé un parc de toutes pièces. Ce parc s’est retrouvé sur Waze…

    Mais les applications utilisant OpenStreetMap doivent faire face à un gros défi : soit demander à l’utilisateur de charger les cartes à l’avance et de les mettre à jour régulièrement, soit de les télécharger au fur et à mesure, ce qui rend l’utilisation peu pratique (comment calculer un itinéraire ou trouver une adresse dans une zone dont on n’a pas la carte ?). Le projet OpenStreetMaps est en effet financé essentiellement par les dons et ne peut offrir une infrastructure de serveurs répondant immédiatement à chaque requête, chose que Google peut confortablement se permettre.

    Le mapmatching

    Une fois qu’on a la carte et la position, il suffit d’afficher la position sur la carte, non ? Et bien ce n’est pas aussi simple. Tout d’abord parce que la planète est loin de correspondre à une surface plane. Il faut donc considérer la courbure de la terre et le relief. Mais, surtout, le GPS tout comme les données cartographiques peuvent avoir plusieurs mètres d’imprécision.

    Le mapmatching consiste à tenter de faire coïncider les deux informations : si un GPS se déplace à 120km/h sur une ligne parallèle située à quelques mètres de l’autoroute, il est probablement sur l’autoroute ! Il faut donc corriger la position en fonction des données.

    En ville, des hauts bâtiments peuvent parfois refléter le signal GPS et donc allonger le temps de parcours de celui-ci. Le téléphone croira alors être plus loin du satellite que ce n’est réellement le cas. Dans ce genre de situation, le mapmatching vous mettra dans une rue parallèle. Cela vous est peut-être déjà arrivé et c’est assez perturbant.

    Une autre application du mapmatching, c’est de tenter de prédire la position future, par exemple dans un tunnel. La position GPS, de par son fonctionnement, introduit en effet une latence de quelques secondes. Dans une longue ligne droite, ce n’est pas dramatique. Mais quand il s’agit de savoir à quel embranchement d’un rond-point tourner, chaque seconde est importante.

    Le logiciel peut alors tenter de prédire, en fonction de votre vitesse, votre position réelle. Parfois, ça foire. Comme lorsqu’il vous dit que vous avez déjà dépassé l’embranchement que vous devez prendre alors que ce n’est pas le cas. Ou qu’il vous dit de tourner dans trente mètres alors que vous êtes déjà passé.

    La recherche

    On a la position sur la carte qui est, le plus souvent, notre point de départ. Il manque un truc important: le point d’arrivée. Et pour trouver le point d’arrivée, il faut que l’utilisateur l’indique.

    Les recherches géographiques sont très compliquées, car la manière dont nous écrivons les adresses n’a pas beaucoup de sens : on donne le nom de la rue avant de donner la ville avant de donner le pays ! Dans les voitures, la solution a été de forcer les utilisateurs à entrer leurs adresses à l’envers: pays, ville, rue, numéro. C’est plus logique, mais nous sommes tellement habitués à l’inverse que c’est contre-intuitif.

    Le problème de la recherche dans une base de données est un problème très complexe. Avec les applications OpenStreetMap, la base de données est sur votre téléphone et votre recherche est calculée par le minuscule processeur de ce dernier.

    Ici, Google possède un avantage concurrentiel incommensurable. Ce n’est pas votre téléphone qui fait la recherche, mais bien les gigantesques serveurs de Google. Tapez "rue Machinchose" et la requête est immédiatement envoyée à Google (qui en profite pour prendre note dans un coin, histoire de pouvoir utiliser ces informations pour mieux vous cibler avec des publicités). Les ordinateurs de Google étant tellement rapide, ils peuvent même tenter d’être intelligent: il y’a 12 rue Machinchose dans tout le pays, mais une MachinChause, avec une orthographe différente, dans un rayon de 10km, on va donc lui proposer celle-là. Surtout que, tient, nous avons en mémoire qu’il s’est rendu 7 fois dans cette rue au cours des trois dernières années, même sans utiliser le GPS.

    Force est de constater que les applications libres qui font la recherche sur votre téléphone ne peuvent rivaliser en termes de rapidité et d’aisance. Pour les utiliser, il faut s’adapter, accepter de refaire la recherche avec des orthographes différentes et d’attendre les résultats.

    Le routing

    On a le départ, on a l’arrivée. Maintenant il s’agit de calculer la route, une opération appelée « routing ». Pour faire du routing, chaque tronçon de route va se voir attribuer différentes valeurs : longueur, temps estimé pour le parcourir, mais aussi potentiellement le prix (routes payantes), la beauté (si on veut proposer un trajet plus agréable), le type de revêtement, etc.

    L’algorithme de routing va donc aligner tous les tronçons de route entre le départ et l’arrivée, traçant des centaines ou des milliers d’itinéraires possibles, calculant pour chaque itinéraire la valeur totale en additionnant les valeurs de chaque tronçon.

    Il va ensuite sélectionner l’itinéraire avec la meilleure valeur totale. Si on veut le plus rapide, c’est le temps total estimé le plus court. Si on veut la distance, c’est la distance la plus courte, etc.

    À mon époque, l’algorithme utilisé était le plus souvent de type « Bidirectionnal weighted A-star ». Cela signifie qu’on commence à la fois du départ et de l’arrivée, en explorant jusqu’au moment où les chemins se rencontrent et en abandonnant les chemins qui sont déjà de toute façon disqualifiés, car un plus court existe (oui, on peut aller de Bruxelles à Paris en passant par Amsterdam, mais ce n’est pas le plus efficace).

    Une fois encore, le problème est particulièrement complexe et votre téléphone va prendre un temps énorme à calculer l’itinéraire. Alors que les serveurs de Google vont le faire pour vous. Google Maps ne fait donc aucun calcul sur votre téléphone : l’application se contente de demander aux serveurs Google de les faire à votre place. Ceux-ci centralisent les milliers d’itinéraires demandés par les utilisateurs et les réutilisent parfois sans tout recalculer. Quand on est un monopole, il n’y a pas de petits profits.

    Les données temps réels

    Mais si on veut le trajet le plus rapide en voiture, une évidence saute aux yeux: il faut éviter les embouteillages. Et les données concernant les embouteillages sont très difficiles à obtenir en temps réel.

    Sauf si vous êtes un monopole qui se permet d’espionner une immense majorité de la population en temps réel. Il vous suffit alors, pour chaque tronçon de route, de prendre la vitesse moyenne des téléphones qui sont actuellement sur ce tronçon.

    L’artiste Simon Weckert avait d’ailleurs illustré ce principe en promenant 99 smartphones connectés sur Google maps dans un chariot. Le résultat ? Une rue déserte est devenue un embouteillage sur Google Maps.

    Simon Weckert créant un embouteillage sur Google Maps en tirant 99 smartphones dans un petit chariot
    Simon Weckert créant un embouteillage sur Google Maps en tirant 99 smartphones dans un petit chariot

    Là, force est de constater qu’il est difficile, voire impossible, de fournir ces données sans espionner massivement toute la population. À ce petit jeu, les alternatives libres ne pourront donc jamais égaler un monopole de surveillance comme celui de Google.

    Mais tout n’est pas noir, car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les infos trafic ne nous permettent pas d’aller plus vite. Elles donnent une illusion d’optimalité qui empire le trafic sur les itinéraires alternatifs et, au final, le temps perdu reste identique. Le seul avantage est que la prévision du temps de trajet est grandement améliorée.

    Ce résultat résulte de ce que j’appelle le paradoxe de l’embouteillage. C’est un fait bien connu des scientifiques et ignoré à dessein des politiciens que le trafic automobile est contre-intuitif. Au plus la route est large et permet à de nombreux véhicules de passer, au plus les embouteillages seront importants et la circulation chaotique. Si votre politicien propose de rajouter une bande sur le périphérique pour fluidifier la circulation, changez de politicien !

    L’explication de ce phénomène tient au fait que lorsqu’il y’a un embouteillage sur le périphérique, ce n’est pas le périphérique qui bouche. C’est qu’il y’a plus de voitures qui rentrent sur le périphérique que de voitures qui en sortent. Or, les sorties restent et resteront toujours limitées par la taille des rues dans les villes.

    En bref, un embouteillage est causé par le goulot d’étranglement, les parties les plus étroites qui sont, le plus souvent, les rues et ruelles des différentes destinations finales. Élargir le périphérique revient à élargir le large bout d’un entonnoir en espérant qu’il se vide plus vite. Et, de fait, cela rend les choses encore pires, car cela augmente le volume total de l’entonnoir, ce qui fait qu’il contient plus d’eau et mettra donc plus longtemps à se vider.

    99 smartphones dans un bac à roulette: c’est tout ce que nous sommes pour Google
    99 smartphones dans un bac à roulette: c’est tout ce que nous sommes pour Google

    Les infotrafics et les itinéraires alternatifs proposés par Google Maps ne font pas autre chose que de rajouter une bande de trafic virtuelle (sous forme d’un itinéraire alternatif) et donc élargissent le haut de l’entonnoir. Les infos trafic restent utiles dans les cas particuliers où votre destination est complètement différente du reste de la circulation. Où si la congestion apparait brusquement, comme un accident : dans ce cas, vous pourriez avoir le bénéfice rare, mais enviable d’emprunter l’itinéraire de secours juste avant sa congestion.

    La plupart du temps, les infotrafics sont globalement contre-productifs par le simple fait que tout le monde les utilise. Elles seraient parfaites si vous étiez la seule personne à en bénéficier. Mais comme tout le monde les utilise, vous êtes également obligé de les utiliser. Tout le monde y perd.

    Leur impact premier est surtout psychologique: en jouant avec les itinéraires alternatifs, vous pouvez vous convaincre que vous n’avez pas d’autre choix que prendre votre mal en patience. Alors que, sans eux, vous serez persuadés qu’il y’a forcément une autre solution.

    Les logiciels

    Alors, se passer de Google Maps ? Comme nous l’avons vu, ce n’est pas évident. Le service Google Maps/Waze se base sur l’espionnage permanent et instantané de milliards d’utilisateurs, offrant une précision et une rapidité insurpassable. Quand on y pense, le coût de ce confort est particulièrement élevé. Et pourtant, Google Maps n’est pas la panacée.

    J’ai personnellement un faible pour Organic Maps, que je trouve bien meilleur que Google Maps pour tout à l’exception du trafic routier : les itinéraires à pieds, en vélo et même en voiture hors des grands axes sont bien plus intéressants. Certes, il nécessite de télécharger les cartes. Inconvénient, selon moi, mineur, car permettant une utilisation même sans connexion. La recherche est, par contre, souvent frustrante et lente.

    Mais le mieux est peut-être d’explorer les alternatives libres à Google Maps dans cet excellent article de Louis Derrac.

    Et puis, pourquoi ne pas lutter contre la privatisation du bien commun qu’est la cartographie en apprenant à contribuer à OpenStreetMap ?

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain, tant par écrit que dans mes conférences.

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  • Monday 30 October 2023 - 01:00

    La fabrique à souvenirs

    Extrait de mon journal du 21 octobre 2023.

    Photo prise au bord de la Meuse, début août 2023, d’une affiche pour le « Festival du folklore » à Namur et Jambes. Sur l’affiche, des personnes, toutes habillées de différents costumes traditionnels, se regroupent pour prendre un selfie.
    Photo prise au bord de la Meuse, début août 2023, d’une affiche pour le « Festival du folklore » à Namur et Jambes. Sur l’affiche, des personnes, toutes habillées de différents costumes traditionnels, se regroupent pour prendre un selfie.

    Les photos étaient une manière de garder la trace d’un événement. C’en est désormais devenu l’objectif premier. Plutôt que de nous souvenir de ce que nous avons vécu, nous créons de toutes pièces des faux souvenirs, de fausses memorabilia afin de tromper notre futur moi.

    Nous souffrons une journée entière à faire la file dans un Disneyland bondé afin de pouvoir, dans cinq ou dix ans, prétendre que nos sourires étaient sincères, que notre amusement était réel.

    D’ailleurs, cela nous sera confirmé par tous ceux qui ont reçu nos photos dans les heures, parfois les secondes après la prise de vue. Nos followers sont les faux témoins que nous achetons, que nous corrompons afin de nous inventer des souvenirs.

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  • Sunday 29 October 2023 - 02:00

    Pourquoi j’ai supprimé mon compte Twitter (et pourquoi vous pouvez probablement en faire autant sans hésiter)

    Je suis complètement addict aux réseaux sociaux. Je suis complètement obnubilé par mon image sur ceux-ci. Pendant des années, dès qu’une nouvelle plateforme apparaissait, j’y créais un compte "@ploum" histoire de « garder le contrôle » sur mon pseudonyme. Je tenais les comptes de mes followers sur chacune. Je me présentais comme « @ploum » dans le premier slide de mes conférences.

    Il y a déjà un an, Elon Musk prenait les rênes de Twitter, le renommait en « X-anciennement-Twitter » et le transformait, d’après les témoignages que j’en ai, en une soupe nauséabonde. Je dis « d’après les témoignages » parce qu’à l’époque, cela faisait justement un an que j’avais supprimé mon compte.

    Si j’ai supprimé mon compte, avant même l’arrivée d’Elon Musk, il y’a des chances que vous puissiez supprimer le vôtre également. Et peut-être pas seulement sur Twitter.

    Je parle bien de le supprimer, pas de ne « plus l’utiliser » ou « le mettre en sommeil ». Je suis passé par là également et cela n’a rien à voir. C’est comme les personnes, dont la télé trône au milieu du salon, mais qui disent ne pas la regarder. Ou rarement. Enfin… pas trop souvent. Enfin, juste quand on s’ennuie. Ou quand il y’a un truc intéressant… Et puis aussi pour avoir une présence.

    En supprimant mon compte, j’ai retiré un utilisateur de la plateforme et fait baisser sa valeur.J’ai supprimé toute possibilité de me contacter sur ces plateformes, possibilité qui faisait que, même si je n’utilisais plus un service, je m’y connectais une fois par mois pour répondre aux messages qui arrivaient forcément là-bas, car, si compte il y a, il y’aura toujours quelqu’un pour l’utiliser.

    En supprimant mon compte, je suis devenu injoignable sur cette plateforme. Ce qui rend la plateforme un tout petit peu moins attractive pour mon entourage et ceux qui me suivent. Ce qui fait que la plateforme ne pourra pas montrer mon nom dans la liste de contacts lorsqu’une personne qui a mon numéro de téléphone s’inscrira pour la première fois. J’ai également supprimé un follower de tous ces créateurs que j’aime, mais qui sont, comme moi, un peu trop addicts aux likes.

    Bref, en supprimant mon compte Twitter, j’ai rendu le monde un poil meilleur.

    Oui, mais si on veut te contacter via cette plateforme

    Si on veut me contacter, supprimer mon compte est la meilleure des choses. Parce que personne ne tentera de me contacter sur une plateforme où je ne suis pas. Personne ne pensera que j’ai reçu le message.

    Comme je l’expliquais, les réseaux sociaux publicitaires ne nous mettent pas en relation, ils nous vendent l’illusion d’être en relation. En faisant parfois exactement le contraire.

    Pour le cas d’un groupe particulier utilisant une plateforme, c’est souvent difficile d’être le premier à quitter. J’ai souvent eu l’impression de m’exclure des groupes qui n’étaient pas techniques (les différents sports que je pratique dans mon cas). J’ai signalé à plusieurs personnes que je ne recevais pas les infos. J’ai rappelé que je n’étais pas sur la plateforme utilisée, Facebook, Twitter ou Whatsapp. J’ai demandé à certains de me faire suivre les messages.

    Cela a été difficile jusqu’au moment où une deuxième personne s’est révélée ne pas être non plus sur la plateforme. Soit qu’elle l’ait quittée, soit qu’elle ne l’ait jamais été. À partir de ce moment-là, les membres du groupe prennent conscience que la plateforme n’est plus représentative du groupe. Et l’intérêt pour la plateforme diminue pour disparaitre totalement avec la troisième personne qui n’y est pas non plus.

    Être le premier est difficile et pas toujours possible dans un groupe. Mais si vous ne savez pas être le premier, soutenez toute autre tentative et soyez le second.

    Oui, mais on peut usurper ton identité.

    Sur Twitter, je disposais d’un compte vérifié (et ce depuis plusieurs années, à une époque où c’était encore rare et une source de frime), un compte créé en 2007 avec presque 7000 followers. J’y étais attaché. J’en étais fier même si avoir un nombre de followers à 4 chiffres est un peu la gêne chez les influenceurs de la nouvelle génération.

    Avant de supprimer mon compte, je l’ai annoncé. À tous les messages qui arrivaient pendant une semaine ou quelques jours, j’ai répondu que ce compte allait être supprimé. Je l’ai également annoncé sur mon site et sur Mastodon.

    Il est important de rappeler qu’à la suppression d’un compte Twitter, le pseudo est bloqué pendant un an. Pendant un an, personne ne peut l’utiliser.

    Un an plus tard, quelqu’un pourrait en effet utiliser votre identifiant. C’est arrivé avec @ploum, un an jour pour jour après la suppression du compte. Le nouveau compte @ploum n’a rien à voir avec moi et ne peut en aucun cas être confondu avec moi.

    Oui, ma petite notoriété m’a déjà fait subir des attaques voire du harcèlement. Oui, j’ai déjà vu des faux ploum se faire passer pour moi, ce qui a motivé d’ailleurs à l’époque ma vérification par Twitter. Pourtant, la probabilité que l’identifiant soit réutilisé par une personne qui me connait et est motivée pour me nuire était tout de même très faible. Parce que, honnêtement, tout le monde s’en fout de mon compte Twitter. Surtout quand il faut attendre un an après sa disparition.

    Mais admettons que ce soit le cas. Un compte Twitter serait apparu qui aurait repris mon pseudo et un avatar crédible avant de commencer à raconter des atrocités en se faisant passer pour moi.

    Et alors ?

    Ce genre de compte a toujours été possible en jouant sur de subtiles variations orthographiques. On pourrait imaginer @pl0um, @ploom, @p1oum, … Cela fait un an que mon compte avait disparu, il n’est plus référencé sur mon site ni dans aucune bio, il a 0 follower. Quelle est la crédibilité d’un faux compte ?

    Ne pas supprimer son compte Twitter par peur d’usurpation d’identité, c’est reconnaître à Twitter un pouvoir énorme, un pouvoir étatique : celui d’assigner l’identité des individus. Reconnaissez-vous Elon Musk comme garant de votre identité ? Si non, il est urgent de supprimer votre compte. Et si oui, rappelez-vous que Musk peut s’arroger de prendre votre identifiant à sa guise. Il l’a déjà fait.

    Ce genre d’argument, que j’entends très souvent, me fait également souvent sourire parce que, en toute honnêteté, qui est suffisamment important pour qu’on veuille usurper son identité sur Twitter ? Et quels problèmes de cette situation très hypothétique ne pourraient pas être réglés par un simple « Ce compte Twitter se fait passer pour moi, mais ce n’est pas moi » sur vos autres plateformes et sur votre site ? Franchement, au rythme où ça va, vous pensez vraiment qu’il y’aura quoi que ce soit de crédible sur Twitter dans un an ? Si votre identité numérique est importante, investissez dans un nom de domaine avant toute chose !

    L’inventeur, auteur et technologiste Jaron Lanier, par exemple, n’a jamais eu de compte sur aucun réseau social. Il a d’ailleurs écrit un livre très court pour vous convaincre d’effacer vos comptes. Pourtant, il y’a plusieurs comptes à son nom, certains portant même la mention « officiel ». Il se contente de dire sur son site que ces comptes ne sont pas de lui. Point à la ligne, problème réglé.

    OK, toi tu l’as fait, mais moi je vais perdre ma communauté et mon audience

    Comme le raconte Cory Doctorow, votre audience Twitter a déjà disparu. Ce n’est qu’un chiffre. Le média NPR a supprimé son compte Twitter et ses visites ont baissé de moins de 1%. Cory Doctorow a 10 fois plus de followers sur Twitter que sur Mastodon. Mais quand on parle des partages et des réponses, le ratio s’inverse. Mastodon est clairement beaucoup plus actif.

    La même expérience vient d’être menée involontairement par l’application Signal. Le compte Twitter officiel de Signal, 600k followers, a en effet réagi à l’annonce d’une faille de sécurité.

    Ce message a fait la première page du populaire site Hacker News et a donc été vu beaucoup de fois, y compris par des gens ne suivant pas le compte Signal sur Twitter.

    5h plus tard, alors que le message Twitter faisait déjà le buzz, Signal a reposté le contenu sur son compte Mastodon, qui n’a « que » 40k followers (15 fois moins).

    Pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, le nombre de partages est incroyablement identique (641 contre 615). Le nombre de réponses est également très similaire (30 contre 23). Et si on retire les "lol", les memes et autres réponses de moins de cinq mots, on peut même arriver à la conclusion que le fameux « engagement » sur Twitter est à peu près nul. (UPDATE: une semaine plus tard, le nombre de partages est passé à 1100 sur Mastodon pour 900 sur Twitter)

    L’écrivain Henri Lœvenbruck a également supprimé complètement son compte Twitter et sa page Facebook en 2022. Il est pourtant connu et vit de sa notoriété. Son roman « Les disparus de Blackmore », publié quelques mois après cette suppression, s’est mieux vendu que le précédent. Nul ne saura jamais s’il aurait pu en vendre encore plus en étant sur Facebook ou Twitter. Mais la preuve est faite que cette présence n’est absolument pas indispensable.

    Je le dis et le redis : le nombre de followers est faux. C’est une information qui est conçue dans l’optique de vous tromper.

    Oui, vous avez le droit de supprimer vos comptes

    Le sentiment de m’être fait avoir en créant des comptes sur Twitter, Facebook et autres Medium est fort. Mais ma seule erreur a été de croire les promesses de cette industrie. Ce n’est pas moi qui me suis trompé, ce sont les plateformes qui nous ont menti. Certains le prédisaient déjà à l’époque et me traitaient de naïf. Je ne les ai pas écoutés, je m’en excuse auprès d’eux. J’ai parfois argué « qu’il fallait aller où les gens étaient », devenant moi-même un allié de ces plateformes. Je vous ai encouragé, vous qui me lisez depuis des années, à m’y rejoindre, contribuant à leur emprise. Je m’en excuse profondément auprès de vous.

    Ne pas déceler un mensonge est une erreur. À ma décharge, c’est une erreur qui peut arriver à tout le monde.

    Mais aujourd’hui, le mensonge est éclatant. Il est indéniable. Recommanderais-je à mes amis de s’inscrire sur ces plateformes ? Serais-je d’accord que mes enfants s’y inscrivent ? Si la réponse est non à l’une de ces questions, garder un compte sur ces plateformes n’est plus excusable.

    Nous sommes le composant essentiel des plateformes centralisées. Si nous n’aimons pas ce qu’elles sont ou ce qu’elles deviennent, si leurs valeurs sont en contradiction avec les nôtres, notre devoir est de les quitter, de les assécher, pas de lutter pour les améliorer.

    Ne pas réagir et continuer à se laisser faire lorsque le mensonge est flagrant n’est pas une erreur, c’est à la limite de la complicité. C’est encore plus le cas pour les organisations et les militants qui prétendent soutenir des valeurs opposées à celles de la plateforme. On ne peut pas lutter contre le capitalo-consumérisme sur Facebook ni contre l’extrême droite sur Twitter. Le prétendre n’est qu’hypocrisie intellectuelle.

    Et j’en ai été le premier coupable.

    Aujourd’hui, je tente de réparer mes erreurs du passé en vous demandant, à vous mes amis qui lisez ceci, de supprimer vos comptes sur ces réseaux sociaux publicitaires. Je peux vous rassurer : non, vous n’allez que peu ou prou manquer des choses importantes. Oui, ça sera dur au début, mais ça ira de mieux en mieux. Et peut-être que vous allez y gagner beaucoup plus que ce que vous imaginez.

    Oui mes amis, vous avez le droit, vous avez le devoir de supprimer vos comptes !

    PS : Je dédie ce post à Henri Lœvenbruck, cité plus haut dans cet article. Cela fait un an jour pour jour que t’es arrivé sur Mastodon. J’en suis heureux pour toutes les expériences vécues ensemble cette année et dans les prochaines. Joyeux mastanniversaire mon ami !

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  • Tuesday 17 October 2023 - 02:00

    Le nouveau transhumanisme

    Les poumons remplis par la cigarette électronique,
    Les oreilles bouchées par les écouteurs,
    Les yeux obnubilés par l’écran,
    Les doigts agrippés au smartphone,
    Que l’on porte alternativement devant la bouche ou l’oreille,
    Dans son absurde horizontalité.

    Nous rêvions d’un transhumanisme pour étendre nos capacités,
    Pour augmenter notre sensorialité,
    Pour démultiplier notre perception et notre impact sur la réalité.

    Nous avons construit à la place une technologie de l’anesthésie.
    Nous bloquons, nous bouchons, nous tentons d’oublier.
    Nous désactivons nos sens pour ne pas nous sentir crever.

    Et lorsque nous nous retrouvons brièvement déconnectés,
    Les sens soudain réveillés sur la conscience de la douleur d’exister,
    Angoissés nous cherchons une connexion, un substitut, un objet à acheter,
    Un cancer à consommer en cannette, barre sucrée ou cendres inhalées.

    L’extension, l’amélioration de la réalité étaient un rêve.
    Mais les rêves ne sont plus faits pour se réaliser,
    Ils ne sont que l’inspiration de produits à consommer.
    J’aurais bien sauvé le monde, mais je vais rater.
    Le dernier épisode de la nouvelle série télé.

    Après tout, ce petit écran ne me donne-t-il pas accès au monde entier ?
    Au savoir humain dans son entièreté ?
    Moi dont la voix pourrait porter à l’autre bout de la planète,
    Moi qui pourrais sans effort créer de quoi…

    Oh, tiens, une mise à jour à installer !

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  • Thursday 12 October 2023 - 02:00

    Les territoires perdus

    Les hommes avaient mis la nature en prison, la détruisant, la repoussant pour planter ces immensités de jachères macadamisées où poussent la tôle, le bruit, l’air vicié et les accidents.

    Les arbres tentaient vainement de subsister, leur chlorophylle grise en quête de quelques brins de lumière ayant traversé le smog.

    Les ligneux esprits avaient du mal à comprendre cette humanité délirante : « Mais pourquoi les humains construisent-ils des cages à parking ? »

    Ce texte est une réponse instinctive et spontanée à la photo « Les territoires perdus » de Bruno Leyval, photo qui illustre cet article et reproduite ici avec sa bénédiction.

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  • Monday 09 October 2023 - 02:00

    Ce que l’écologie peut apprendre du logiciel libre

    Extrait de mon journal du 8 octobre 2023.

    L’écologie a beaucoup à apprendre de l’échec du mouvement pour le logiciel libre. Celui-ci, perçu avec raison comme étant un combat moral s’opposant à la privatisation et la marchandisation des communs, s’est mué en open source, un mouvement très similaire, mais mettant en avant l’aspect technique afin de ne plus remettre en question l’aspect mercantile et la philosophie capitaliste.

    Le résultat est sans appel: l’open source a gagné ! Il est partout. Il compose l’essentiel des logiciels que vous utilisez tous les jours. Le plus grand adversaire historique du logiciel libre, Microsoft, est devenu le plus grand contributeur à l’open source, étant même propriétaire de la plus grande et incontournable plateforme de développement open source : Github.

    Et pourtant, les utilisateurs n’ont jamais eu aussi peu de liberté (ce qui justifie que je parle d’échec). Nous sommes espionnés, nous devons payer des abonnements mensuels pour tout, nous sommes soumis à des myriades de publicités. Nous n’avons aucun contrôle sur nos données ni même sur les ordinateurs que nous achetons. Là où le logiciel libre s’opposait à la privatisation des communs, l’open source contribue à cet accaparement.

    La victoire à la Pyhrrus de l’open source entraine une désertion du combat pour la préservation de nos libertés fondamentales. La disparition de ces libertés n’était, au départ, que perçue comme un délire de quelques geeks paranoïaques. Elle est désormais un fait avéré et totalement banalisé, normalisé dans la vie quotidienne de l’immense majorité des humains. Le simple droit à exister sans être espionné, sans être envahi par les monopoles publicitaires et sans être forcé à dépenser de l’argent pour une énième mise à jour a essentiellement disparu. Se connecter aux plateformes en ligne officielles de nombreuses institutions, y compris étatiques, nécessite désormais le plus souvent un compte Google, Apple ou Microsoft. La plus grande université francophone de Belgique, où je suis employé, force chaque étudiant et chaque membre du personnel à utiliser un compte Microsoft et à y sauver toutes ses données, toutes ses communications.

    Le parallèle avec l’écologie est troublant à l’heure où la doxa politique consiste à concilier écologie et consumérisme. L’écologie de marché est promue comme une solution exactement de la même manière que l’open source était vu comme une manière pour le logiciel libre de s’imposer.

    Nul besoin d’être prophète pour prédire que le résultat sera identique, car il l’est déjà : une situation aggravée, mais perçue comme acceptable, car le combat fait désormais partie du passé. Les militants restants forment une arrière-garde décatie.

    Le marché des compensations carbone, qui produit plus de pollution que s’il n’existait pas tout en autorisant les plus gros pollueurs à s’acheter une conscience, n’est que le premier de nombreux exemples. L’absurde hypocrisie des entreprises de se prétendre « écologiques » ou « vertes » en est une autre. En vérité, il n’y a pas de compromis à faire avec l’économie consumériste, car elle est la racine du mal qui nous ronge.

    Bon nombre de militants écologistes se regroupent désormais sur des plateformes publicitaires comme Facebook ou Google qui cherchent à privatiser l’information et les espaces de discussions en nous poussant à la consommation. Ce n’est qu’une des nombreuses illustrations de notre incapacité à imaginer les conséquences logiques de nos actions dès le moment où notre salaire et notre confort quotidien dépendent du fait que nous ne les imaginions pas.

    Mon expérience universitaire démontre que les organisations qui sont censées nous servir d’élite intellectuelle sont tout autant corrompues et dénuées de l’imagination qui est pourtant le cœur de leur mission.

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  • Sunday 01 October 2023 - 02:00

    The future of Offpunk: UNIX command-line heaven and packaging hell

    A story about how the UNIX philosophy made me develop tools I’m actually proud of and why packaging is holding me back.

    Two years ago, I decided that I wanted to be able to browse Gemini while offline. I started to add a permanent cache to Solderpunk’s AV-98, the simplest and first Gemini browser ever. It went surprisingly well. Then, as the excellent forlater.email service went down for a week, I thought that I would add a quick and hackish HTTP support to it. Just a temporary experiment.

    The same week, I serendipitously stumbled upon chafa, an image rendering tool which was on my computer because of neofetch. I thought it would be funny to have pictures rendered in webpages in my terminal. Just an experiment to take some funny screenshots, nothing more.

    But something really surprising happened: it was working. It was really useful. I was really using it and, after adding support for RSS, I realised that this experiment was actually working better for me than forlater.email and newsboat. Offpunk was born without really thinking about it and became a real project with its own philosophy.

    Born on Gemini, I wanted Offpunk to keep its minimalistic roots: keeping dependencies under control (making them optional and implementing the underlying feature myself as soon as it makes sense), keeping it simple (one single runnable python script), caring as much as possible about older versions of python, listening to people using it on very minimal systems. I also consciously choose to use only solutions that have been time-trial-tested. I’ve spent too many years of my life falling for the "new-trendy-technology" and learned from those mistakes. The one-file aspect assured that it was really easy to use and to hack on it: open the file, modify something, run it.

    I’m not a good developer. Anything more complex than that is too much for my taste. Unless forced, I’ve never used an IDE, never understood complex toolchains nor packaging. I modify files with (neo)vim (without any plugin), compile from the command line and run the resulting binary (not even needing the second step with python). Life is too short for making it more complex than that. I like to play with the code, not to learn tools that would do it for me.

    But offpunk.py was becoming a bit fat. 4500 lines of organic python which have grown over an AV-98 structured to be a test bed for an experimental protocol. The number of people able to understand its code entanglement was varying between 0 and 1, depending on the quality of my morning Earl Grey.

    I wanted to make life easier for contributors. I also realised that some features I developed might be useful without offpunk. So I stepped into a huge refactorisation and managed to split offpunk into several components. My goal was to separate the code into multiple individual components doing one thing and doing it well. And, to my own surprise, I succeeded.

    Netcache.py

    I called the first component "netcache". Think of netcache as a cached version of wget. If possible, netcache will give you a cached version of the URL you are asking. If no cache or too old and if allowed to go online, netcache will download it.

    It means that if you like Offpunk’s core concept but don’t like the interface and want, for example, a GUI, you could write your own browser that would, using netcache, share the cache with Offpunk.

    Netcache is currently working just well enough for my needs but could be a lot better. I should, for example, investigate replacing the network code by libcurl and implementing support for multithreaded concurrent downloads.

    Ansicat.py

    Coloured output in your terminal is done through a standard called ANSI. As I wrote the first HTML to ANSI renderer for offpunk, I started to understand how awful the HTML standard was. Armed with that experience, I started a second renderer and, to be honest, it is actually not that bad. I’m even proud of it.

    Ansicat is really useful when in a terminal because it will render HTML and gemtext in a good, readable way. If the optional library python-readability is present, ansicat will try to extract the main content from a web page (and, yes, python-readability is one dependency I would like to reimplement someday).

    With netcache and ansicat, you can thus already do something like:

    netcache https://ploum.net | ansicat --format=html
    

    Yes, it works. And yes, as a UNIX junkie, I was completely excited the first time it worked. Look mum, I’m Ken Thompson! Making ansicat a separate tool made me think about adding support for other formats. Like PDF or office documents. How cool would it be to have a singe cat command for so many different formats?

    Opnk.py

    While netcache and ansicat were clear components I wanted to split from Offpunk’s core since the start of the refactoring, another tool appeared spontaneously: opnk.

    Opnk (Open-like-a-punk) is basically a wrapper that will run ansicat on any file given. If given a URL, it will ask netcache for the file. Result will be displayed in less (after passing through ansicat, of course).

    If ansicat cannot open the file, opnk fallbacks on xdg-open.

    That looks like nothing but it proved to be massively useful in my workflow. I already use opnk every day. Each time I want to open a file, I don’t think about the command, I type "opnk". It even replaced cat for many use cases. I’m even considering renaming it "opn" to save one character. Using opnk also explains why I want to work on supporting PDF/office documents with ansicat. That would be one less opportunity to leave the terminal.

    Offpunk.py

    Through this architecture, Offpunk became basically an interface above opnk. And this proved to work well. Many longstanding bugs were fixed, performance and usability were vastly improved.

    Everything went so well that I dreamed releasing offpunk 2.0, netcache, ansicat and opnk while running naked with talking animals in a flower field under a rainbow. Was it really Earl Grey in the cup that day?

    Packaging Offpunk.py

    Now for the bad news.

    As expected, the refactoring forced me to break my "one-single-python-file" rule.

    I felt guilty for those people who told me about using offpunk on very minimal systems, sometimes from a USB key. But I thought that this was not a real problem. Instead of one python script, I had four of them (and a fifth file containing some shared code). That should not be that much of a problem, isn’t it?

    Well, python packaging systems would like to disagree. Flowers fade, the rainbow disappears behind black and heavy clouds while animals start to look at me with a devilish look and surprisingly sharp teeth.

    I’ve spent many hours, asked several people on the best way to package multiple python files without making the whole thing a module. Without success. Hopefully, the community is really helpful. David Zaslavsky stepped on the mailing list to give lots of advice and, as I was discouraged, Austreelis started to work really hard to make offpunk both usable directly and packagable. I’m really grateful for their help and their work. But, so far, without clear success. I feel sad about the amount of energy required to address something as simple as "I’ve 5 python files which depend on each other and I want to be able to launch them separately".

    The software is working really well. The refactoring allowed me to fix longstanding bugs and to improve a lot of areas while adding new features (colour themes anyone?) On my computer, I added four aliases in my zsh config: offpunk, opnk, ansicat and netcache. Each alias runs the corresponding python file. Nothing fancy and I want to keep it that way. I know for a fact that several users are doing something similar: git clone then run it from an arbitrary location.

    Keeping things as simple as that is the main philosophical goal behind offpunk. It’s an essential part of the project. If people want to use pip or any other tool to mess up their computer configuration, that’s their choice. But it should never be required.

    Which means that I’m now in a very frustrating position: Offpunk 2.0 is more than ready from a code point of view. But it cannot be shipped because there’s currently no easy way to package it. The pyproject.toml file had become an obstacle to the whole development process.

    I’m contemplating putting everything back in one big file. Or removing the pyprojects.toml file from the repository and releasing offpunk "as it is".

    Some will call me an old conservative fart for refusing to use one of those gazillion shiny packaging system. Others will judge me as a pretty poor programmer if I managed to do 20 years of Python without ever understanding pip nor using an IDE.

    They are probably right. What would you seriously expect from someone doing a command-line tool to browse Gemini and Gopher?

    But there’s maybe an easier solution than to change my mind and offpunk’s core philosophy. A simple solution that I missed. If that’s the case, don’t hesitate to drop a word on the devel mailing-list, Austreelis and I will be happy to hear about your opinion and your experience.

    While you are at it, bug reports and feedback are also welcome. I’ve this odd custom of finding embarrassing bugs only hours after a release. I really hope to do better with offpunk 2.0.

    And after we’ve solved that little packaging anecdote together, I will happily return to my bare neovim to code all the ideas I want to implement for 2.1, 2.2 and many more releases to come.

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  • Wednesday 27 September 2023 - 02:00

    40 ans de GNU

    Richard Stallman ne voulait pas changer le monde. Il ne voulait pas se battre contre les moulins à vent. Il ne voulait pas réinventer la roue. Richard Stallman voulait simplement retrouver ses amis, sa communauté.

    Pour ce jeune homme barbu et rondouillard, les relations sociales n’avaient jamais été simples. Toujours plongé dans les livres et adorant résoudre des casse-têtes logiques, le jeune homme avait toujours eu un peu de mal à trouver sa place. Il avait beau adorer la compagnie, les longues discussions et la danse, ses intérêts pour les mathématiques semblaient toujours un peu en décalage. Son humour, surtout, était souvent mal perçu au point de choquer ou d’effrayer. C’est au laboratoire d’Intelligence Artificielle du MIT qu’il avait enfin eu l’impression d’être entièrement à sa place. Les jours et les nuits devant un écran, les doigts sur un clavier, entourés de personnes qui, comme lui, ne cherchaient que des problèmes à résoudre. À résoudre de la manière la plus simple, la plus élégante, la plus rigolote ou la plus absurde. Pour l’amour de l’art, par besoin ou par simple envie de faire une blague potache.

    RMS, ainsi qu’il se présentait chaque fois que l’ordinateur lui affichait le mot "login:", était heureux.

    Mais le vent changeait. En 1976, le très jeune dirigeant d’une obscure société vendant un compilateur BASIC s’était fendu d’une longue lettre ouverte à la communauté des utilisateurs d’ordinateurs. Dans cette lettre, il suppliait les amateurs d’ordinateurs d’arrêter de partager des logiciels, de le modifier, de les copier. À la place, arguait-il, il faut acheter les logiciels. Il faut payer les développeurs. Bref, il faut faire la différence entre les développeurs payés et les utilisateurs qui paient et n’ont pas le droit de comprendre comment le programme fonctionne.

    S’il l’a lue, la lettre est passée au-dessus de la tête de Richard. Ce que produit ce jeune William Gates, dit Bill, et sa société « Micro-Soft » ne l’intéressait pas à l’époque. Il sait bien que l’esprit « hacker » est celui du partage, de la curiosité. Ken Thompson, l’inventeur d’Unix, n’avait jamais caché son désir de partager toutes ses expérimentations. Lorsque les avocats d’AT&T, son employeur, avaient commencé à rechigner en déposant la marque UNIX puis en interdisant tout partage, lui, Dennis Ritchie, Brian Kernighan et leurs comparses s’étaient amusés à contourner toutes les règles. Le code source se transmettait via des bandes « oubliées » dans un bureau voire sur les bancs des parcs. Le code source entier d’UNIX, annoté et commenté par John Lions pour servir de support éducatif à ses étudiants, se targuait d’être le livre d’informatique le plus photocopié du monde malgré l’interdiction d’en faire des copies.

    Les Bill Gates et leurs armées d’avocats ne pourraient jamais venir à bout de l’esprit hacker. Du moins, c’est ce que Richard Stallman pensait en travaillant à sa machine virtuel LISP et à son éditeur Emacs.

    Jusqu’au jour où il réalisa qu’une société, Symbolics, avait graduellement engagé tous ses collègues. Ses amis. Chez Symbolics, ceux-ci continuaient à travailler à une machine virtuelle LISP. Mais ils ne pouvaient plus rien partager avec Richard. Ils étaient devenus concurrents, un concept inimaginable pour le hacker aux cheveux en bataille. Par bravade, celui-ci se mit alors à copier et implémenter dans la machine LISP du MIT chaque nouvelle fonctionnalité développée par Symbolics. À lui tout seul, il abattait le même travail que des dizaines d’ingénieurs. Il n’avait bien entendu pas accès au code source et devait se contenter de la documentation de Symbolics pour deviner les principes de fonctionnement.

    Le changement d’ambiance avait été graduel. Richard avait perdu ses amis, sa communauté. Il avait été forcé, à son corps défendant, de devenir un compétiteur plutôt qu’un collaborateur. Il ne s’en rendait pas complètement compte. Le problème était encore flou dans sa tête jusqu’au jour où une nouvelle imprimante fit son apparition dans les locaux du MIT.

    Il faut savoir que, à l’époque, les imprimantes faisaient la taille d’un lit et avaient pas mal de problèmes. Sur la précédente, Richard avait bricolé un petit système envoyant automatiquement une alerte en cas de bourrage. Il n’avait pas réfléchi, il avait pris le code source de l’imprimante et l’avait modifié sans se poser de questions. Mais, contre toute attente, le code source de la nouvelle imprimante n’était pas livré avec. Le monde de l’informatique était encore tout petit et Richard avait une idée de qui, chez Xerox, avait pu écrire le logiciel faisant fonctionner l’imprimante. Profitant d’un voyage, il se rendit dans le bureau de la personne pour lui demander une copie.

    La discussion fut très courte. La personne n’avait pas le droit de partager le code source. Et si elle le partageait, Richard devait signer un accord de non-divulgation. Il n’aurait, à son tour, pas le droit de partager.

    Pas le droit de partager ? PAS LE DROIT DE PARTAGER ?

    Le partage n’est-il pas l’essence même de l’humanité ? La connaissance ne repose-t-elle pas entièrement sur le partage intellectuel ?

    Le ver glissé dans le fruit par Bill Gates commençait à faire son œuvre. Le monde commençait à souscrire à la philosophie selon laquelle faire de Bill Gates l’homme le plus riche du monde était une chose plus importante que le partage de la connaissance. Que la compétition devait nécessairement venir à bout de la collaboration. Les hackers avaient fini par enfiler une cravate et se soumettre aux avocats.

    S’il ne faisait rien, Richard ne retrouverait plus jamais ses amis, sa communauté. Bouillonnant de colère, il décida de reconstruire, à lui tout seul, la communauté hacker. De la fédérer autour d’un projet que n’importe qui pourrait partager, améliorer, modifier. Que personne ne pourrait s’approprier.

    Il nomma son projet « GNU », les initiales de « GNU’s Not Unix » et l’annonça sur le réseau Usenet le 27 septembre 1983. Il y a 40 ans aujourd’hui.

    Bon anniversaire GNU.

    Après cette annonce, Richard Stallman allait se mettre à réécrire chacun des très nombreux logiciels qui composaient le système Unix. Tout seul au début, il créait le système GNU de toutes pièces. Son seul échec fut le développement d’un noyau permettant de faire tourner GNU sur des ordinateurs sans avoir besoin d’un système non-GNU. Richard percevait le problème, car, en plus de coder, il développait la philosophie du partage et du libre. Il inventait les fondements du copyleft.

    En 1991, en s’aidant des outils GNU, dont le compilateur GCC, un jeune Finlandais, Linus Torvalds, allait justement créer un noyau à partir de rien. Un noyau qu’il allait mettre sous la licence copyleft inventée par Stallman.

    Mais ceci est une autre histoire…

    Lectures suggérées :

    • Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, par Richard Stallman, Sam Williams et Christophe Masutti
    • The Daemon, the Gnu and the Penguin, par Peter H. Salus
    • UNIX, A history and a Memoir, par Brian Kernighan
    • Lion’s Commentary on UNIX 6th Edition with Source Code, par John Lions
    • Lettre ouverte aux utilisateurs d’ordinateurs, par Bill Gates

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain. Abonnez-vous à mes écrits en français par mail ou par rss. Pour mes écrits en anglais, abonnez-vous à la newsletter anglophone ou au flux RSS complet. Votre adresse n’est jamais partagée et effacée au désabonnement.

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  • Tuesday 01 August 2023 - 02:00

    Splitting the Web

    There’s an increasing chasm dividing the modern web. On one side, the commercial, monopolies-riddled, media-adored web. A web which has only one objective: making us click. It measures clicks, optimises clicks, generates clicks. It gathers as much information as it could about us and spams every second of our life with ads, beep, notifications, vibrations, blinking LEDs, background music and fluorescent titles.

    A web which boils down to Idiocracy in a Blade Runner landscape, a complete cyberpunk dystopia.

    Then there’s the tech-savvy web. People who install adblockers or alternative browsers. People who try alternative networks such as Mastodon or, God forbid, Gemini. People who poke fun at the modern web by building true HTML and JavaScript-less pages.

    Between those two extremes, the gap is widening. You have to choose your camp. When browsing on the "normal web", it is increasingly required to disable at least part of your antifeatures-blockers to access content.

    Most of the time, I don’t bother anymore. The link I clicked doesn’t open or is wrangled? Yep, I’m probably blocking some important third-party JavaScript. No, I don’t care. I’ve too much to read on a day anyway. More time for something else. I’m currently using kagi.com as my main search engine on the web. And kagi.com comes with a nice feature, a "non-commercial lens" (which is somewhat ironic given the fact that Kagi is, itself, a commercial search engine). It means it will try to deprioritize highly commercial contents. I can also deprioritize manually some domains. Like facebook.com or linkedin.com. If you post there, I’m less likely to read you. I’ve not even talked about the few times I use marginalia.nu.

    Something strange is happening: it’s not only a part of the web which is disappearing for me. As I’m blocking completely google analytics, every Facebook domain and any analytics I can, I’m also disappearing for them. I don’t see them and they don’t see me!

    Think about it! That whole "MBA, designers and marketers web" is now optimised thanks to analytics describing people who don’t block analytics (and bots pretending to be those people). Each day, I feel more disconnected from that part of the web.

    When really needed, dealing with those websites is so nerve breaking that I often resort to… a phone call or a simple email. I signed my mobile phone contract by exchanging emails with a real person because the signup was not working. I phone to book hotels when it is not straightforward to do it in the web interface or if creating an account is required. I hate talking on the phone but it saves me a lot of time and stress. I also walk or cycle to stores instead of ordering online. Which allows me to get advice and to exchange defective items without dealing with the post office.

    Despite breaking up with what seems to be "The Web", I’ve never received so many emails commenting my blog posts. I rarely had as many interesting online conversations as I have on Mastodon. I’ve tens of really insightful contents to read every day in my RSS feeds, on Gemini, on Hacker News, on Mastodon. And, incredibly, a lot of them are on very minimalists and usable blogs. The funny thing is that when non-tech users see my blog or those I’m reading, they spontaneously tell me how beautiful and usable they are. It’s a bit like all those layers of JavaScript and flashy css have been used against usability, against them. Against us. It’s a bit like real users never cared about "cool designs" and only wanted something simple.

    It feels like everyone is now choosing its side. You can’t stay in the middle anymore. You are either dedicating all your CPU cycles to run JavaScript tracking you or walking away from the big monopolies. You are either being paid to build huge advertising billboards on top of yet another framework or you are handcrafting HTML.

    Maybe the web is not dying. Maybe the web is only splitting itself in two.

    You know that famous "dark web" that journalists crave to write about? (at my request, one journalist once told me what "dark web" meant to him and it was "websites not easily accessible through a Google search".) Well, sometimes I feel like I’m part of that "dark web". Not to buy drugs or hire hitmen. No! It’s only to have a place where I can have discussions without being spied and interrupted by ads.

    But, increasingly, I feel less and less like an outsider.

    It’s not me. It’s people living for and by advertising who are the outsiders. They are the one destroying everything they touch, including the planet. They are the sick psychos and I don’t want them in my life anymore. Are we splitting from those click-conversion-funnel-obsessed weirdos? Good riddance! Have fun with them.

    But if you want to jump ship, now is the time to get back to the simple web. Welcome back aboard!

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  • Sunday 23 July 2023 - 02:00

    Pour une poignée de followers

    Pour une raison que j’ignore, mon compteur d’abonnés sur Mastodon s’est emballé et vient de franchir le cap de 6700. Ce chiffre porte une petite symbolique pour moi, car je ne pense pas l’avoir jamais franchi sur Twitter.

    Si mes souvenirs sont bons, j’ai quitté Twitter avec environ 6600 abonnés, Google+ avec 3000 abonnés, Facebook avec 2500, LinkedIn et Medium avec 1500. Mastodon serait donc le réseau où j’ai historiquement le plus de succès (si l’on excepte l’éphémère compte Twitter du « Blog d’un condamné » qui avait attiré plus de 9000 personnes en quelques jours).

    Faut-il être heureux que mon compte Mastodon fasse mieux en six ans que mon compte Twitter entre 2007 et 2021, date de sa suppression définitive ?

    Où peut-être est-ce l’occasion de rappeler que, tout comme le like, dont j’ai précédemment détaillé l’inanité, le nombre de followers est une métrique absurde. Fausse. Et qui devrait être cachée.

    Où l’on sépare les comptes qui comptent de ceux qui ne comptent pas

    Les réseaux sociaux commerciaux vous vendent littéralement l’impression d’être suivis. Il n’y a aucun incitant à offrir un compte correct. Au contraire, tout est fait pour exagérer, gonfler.

    Vos followers sont donc composés de comptes de robots, de comptes de sociétés qui suivent, mais ne lisent de toute façon pas les contenus, de comptes générés automatiquement et de toute cette panoplie de comptes inactifs, car la personne est passée à autre chose, a oublié son mot de passe ou, tout simplement, est décédée.

    Sur Mastodon, mon intuition me dit que c’est « moins pire » grâce à la jeunesse du réseau. J’y ai déjà néanmoins vu des comptes de robots, des comptes de personnes qui ont testé et n’utilisent plus Mastodon ainsi que des comptes doublons, la personne ayant plusieurs comptes et me suivant sur chacun.

    Au final, il y’a beaucoup moins d’humains que le compteur ne veut bien nous le laisser croire.

    Où l’on se pose la question de l’utilité de tout cela

    Mais même lorsqu’un compte représente un humain réel, un humain intéressé par ce que vous postez, encore faut-il qu’il vous lise lorsque votre contenu est noyé dans les 100, 200 ou 1000 autres comptes qu’il suit. Ou, tout simplement, n’est-il pas sur les réseaux sociaux ce jour-là ? Peut-être vous a-t-il vu et lu, entre deux autres messages.

    Et alors ?

    Je répète en anglais parce que ça donne un style plus théâtral.

    So what ?

    So feukinne watte ?

    Vous êtes-vous déjà demandé à quoi pouvaient bien servir les followers ?

    Tous ces autocollants vous invitant à suivre sur Facebook et Instagram la page de votre fleuriste, de votre plombier ou de votre boulangerie ? Sérieusement, qui s’est un jour dit en voyant un de ces autocollants « Cool, je vais suivre mon fleuriste, mon plombier et ma boulangère sur Facebook et Instagram » ?

    Et quand bien même certains le font, certainement tonton Albert et cousine Géraldine qui n’habitent pas la ville, mais soutiennent la boulangère de la famille, pensez-vous que ça ait le moindre impact sur le business ?

    À l’opposé, je suis avec assiduité une centaine de blogs par RSS. Je lis tout ce que ces personnes écrivent. Je réagis par mail. Je les partage en privé. J’achète également tous les livres de certains de mes auteurs favoris. Pourtant, je ne suis compté nulle part comme un follower.

    Où l’on a la réponse à la question précédente

    Militant pour le logiciel libre, le respect de la vie privée et le web non commercial, on pourrait arguer que mon public se trouve, par essence, sur Mastodon. (et me demander pourquoi je suis resté si longtemps sur les réseaux propriétaires. Je n’ai en effet aucune excuse).

    Prenons un cas différent.

    L’écrivain Henri Lœvenbruck a fermé ses comptes Facebook (29.000 followers), Twitter (10.000 followers) et Instagram (8.000 followers). Son dernier livre, « Les disparus de Blackmore », promu uniquement auprès des 5000 comptes qui le suivent sur Mastodon (et un peu LinkedIn, mais qu’est-ce qu’il fout encore là-bas ?) s’est pourtant beaucoup mieux vendu que le précédent.

    Faut-il en déduire que les followers ne sont pas la recette miracle tant louée par… les sociétés publicitaires dont le business model repose à vouloir nous faire avoir à tout prix des followers ? D’ailleurs, entre nous, préférez-vous passer quelques heures à vous engueuler sur Twitter ou à flâner dans un univers typiquement Lœvenbruckien ? (Mystères lovercraftiens, grosses motos qui pétaradent, vieux whiskies qui se dégustent et quelques francs-maçons pour la figuration, on sent que l’auteur de « Nous rêvions juste de liberté » s’est fait plaisir, plaisir partagé avec les lecteurs et après on s’étonne que le bouquin se vende)

    Si Lœvenbruck a pris un risque dans sa carrière pour des raisons éthiques et morales, force est de constater que le risque n’en était finalement pas un. Ses comptes Facebook/Instagram/Twitter ne vendaient pas de livres. Ce serait plutôt même le contraire.

    Dans son livre "Digital Minimalism" et sur son blog, l’auteur Cal Newport s’est fait une spécialité d’illustrer le fait que beaucoup de succès modernes, qu’ils soient artistiques, entrepreneuriaux ou sportifs, se construisent non pas avec les réseaux sociaux, mais en arrivant à les mettre de côté. Une réflexion que j’ai moi-même esquissée alors que je tentais de me déconnecter.

    La conclusion de tout cela est effrayante : nous nous sommes fait complètement avoir. Vraiment. La quête de followers est une arnaque totale qui, loin de nous apporter des bénéfices, nous coûte du temps, de l’énergie mentale, parfois de l’argent voire, dans certains cas, détruit notre business ou notre œuvre en nous forçant à modifier nos produits, nos créations pour attirer des followers.

    Où l’on se rend compte des méfaits d’un simple chiffre

    Car, pour certains créateurs, le nombre de followers est devenu une telle obsession qu’elle emprisonne. J’ai eu des discussions avec plusieurs personnes très influentes sur Twitter en leur demandant si elles comptaient ouvrir un compte sur Mastodon. Dans la plupart des cas, la réponse a été qu’elles restaient sur Twitter pour garder « leur communauté ». Leur "communauté" ? Quel bel euphémisme pour nommer un chiffre artificiellement gonflé qui les rend littéralement prisonnières. Et peut-être est-ce même une opportunité manquée.

    Car un réseau n’est pas l’autre. Le bien connu blogueur-à-la-retraite-fourgeur-de-liens Sebsauvage a 4000 abonnés sur Twitter. Mais plus de 13000 sur Mastodon.

    Est-ce que cela veut dire quelque chose ? Je ne le sais pas moi-même. Je rêve d’un Mastodon où le nombre de followers serait caché. Même de moi-même. Surtout de moi-même.

    Avant de transformer nos lecteurs en numéros, peut-être est-il bon de se rappeler que nous sommes nous-mêmes des numéros. Que le simple fait d’avoir un compte Twitter ou Facebook, même non utilisé, permet d’augmenter de quelques dollars chaque année la fortune d’un Elon Musk ou d’un Mark Zuckerberg.

    En ayant un compte sur une plateforme, nous la validons implicitement. Avoir un compte sur toutes les plateformes, comme Cory Doctorrow, revient à un vote nul. À dire « Moi je ne préfère rien, je m’adapte ».

    Si nous voulons défendre certaines valeurs, la moindre des choses n’est-elle pas de ne pas soutenir les promoteurs des valeurs adverses ? De supprimer les comptes des plateformes avec lesquelles nous ne sommes pas moralement alignés ? Si nous ne sommes même pas capables de ce petit geste, avons-nous le moindre espoir de mettre en œuvre des causes plus importantes comme sauver la planète ?

    Où l’on relativise et relativise la relativisation

    Encore faut-il avoir le choix. Je discutais récemment avec un indépendant qui me disait que, dans son business, les clients envoient un message Whatsapp pour lui proposer une mission. S’il met plus de quelques dizaines de minutes à répondre, il reçoit généralement un « c’est bon, on a trouvé quelqu’un d’autre ». Il est donc obligé d’être sur Whatsapp en permanence. C’est peut-être vrai pour certaines professions et certains réseaux sociaux.

    Mais combien se persuadent que LinkedIn, Facebook ou Instagram sont indispensables à leur business ? Qu’ils ne peuvent quitter Twitter sous peine de mettre à mal leur procrastin… leur veille technologique ?

    Combien d’entre nous ne font que se donner des excuses, des justifications par simple angoisse d’avoir un jour à renoncer à ce chiffre qui scintille, qui augment lentement, trop lentement, mais assez pour que l’on ait envie de le consulter tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes.

    Que sommes-nous prêts à sacrifier de notre temps, de nos valeurs, de notre créativité simplement pour l’admirer ?

    Notre nombre de followers.

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  • Thursday 06 July 2023 - 02:00

    Stop Trying to Make Social Networks Succeed

    Lot is happening in the social network landscape with the demises of Twitter and Reddit, the apparition of Bluesky and Threads, the growing popularity of Mastodon. Many pundits are trying to guess which one will be successful and trying to explain why others will fail. Which completely misses the point.

    Particular social networks will never "succeed". Nobody even agree on the definition of "success".

    The problem is that we all see our little bubble and generalise what we observe as universal. We have a hard time understanding Mastodon ? Mastodon will never succeed, it will be for a niche. A few of our favourite web stars goes to Bluesky ? Bluesky is the future, everybody will be there.

    That’s not how it works. That’s not how it ever worked.

    Like every human endeavour, every social network is there for a limited duration and will be useful to a limited niche of people. That niche may grow to the point of being huge, like Facebook and WhatsApp. But, to this day, there are more people in the world without an account on Facebook than people with one. Every single social network is only representative of a minority. And the opposite would be terrifying when you think about it (which is exactly what Meta is trying to build).

    Social networks are fluid. They come, they go. For commercial social networks, the success is defined by: "do they earn enough money to make investors happy ?" There’s no metric of success for non-commercial ones. They simply exist as long as at least two users are using them to communicate. Which is why criticisms like "Mastodon could never raise enough money" or "the Fediverse will never succeed" totally miss the point.

    If you live in the same occidental bubble as me, you might have never heard of WeChat, QQ or VK. Those are immensely popular social networks. In China and Russia. WeChat alone is more or less the size of Instagram in terms of active users. The war in Ukraine also demonstrated that the most popular social network in that part of the world is Telegram. Which is twice as big as Twitter but, for whatever reason, is barely mentioned in my own circles. The lesson here is simple: you are living in a small niche. We all do. Your experience is not representative of anything but your own. And it’s fine.

    There will never be one social network to rule them all. There should never be one social network to rule them all. In fact, tech-savvy people should fight to ensure that no social network ever "succeed".

    Human lives in communities. We join them, we sometimes leave them. Social networks should only be an underlying infrastructure to support our communities. Social networks are not our communities. Social network dies. Communities migrate and flock to different destinations. Nothing ever replaced Google+, which was really popular in my own tech circle. Nothing will replace Twitter or Reddit. Some communities will find a new home on Mastodon or on Lemmy. Some will go elsewhere. That’s not a problem as long as you can have multiple accounts in different places. Something I’m sure you do. Communities can be split. Communities can be merged. People can be part of several communities and several platforms.

    Silicon Valley venture capitalists are trying to convince us that, one day, a social network will succeed, will become universal. That it should grow. That social networks are our communities. That your community should grow to succeed.

    This is a lie, a delusion. Our communities are worth a lot more than the underlying tool used at some point in time. By accepting the confusion, we are destroying our communities. We are selling them, we are transforming them into a simple commercial asset for the makers of the tool we are using, the tool which exploits us.

    Stop trying to make social networks succeed, stop dreaming of a universal network. Instead, invest in your own communities. Help them make long-term, custom and sustainable solutions. Try to achieve small and local successes instead of pursuing an imaginary universal one. It will make you happier.

    It will make all of us happier.

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  • Tuesday 27 June 2023 - 02:00

    Pourquoi n’y a-t-il pas de Google européen ?

    Et pourquoi c’est une bonne chose.

    Google, pardon Alphabet, Facebook, pardon Meta, Twitter, Netflix, Amazon, Microsoft. Tous ces géants font partie intégrante de notre quotidien. Tous ont la particularité d’être 100% américains.

    La Chine n’est pas complètement en reste avec Alibaba, Tiktok et d’autres moins populaire chez nous, mais brassant des milliards d’utilisateurs.

    Et en Europe ? Beaucoup moins, au grand dam des politiciens qui ont l’impression que le bonheur d’une population, et donc ses votes, se mesure au nombre de milliardaires qu’elle produit.

    Pourtant, dans le domaine Internet, l’Europe est loin d’être ridicule. Elle est même primordiale.

    Car si Internet, interconnexion entre les ordinateurs du monde entier, existait depuis la fin des années 60, aucun protocole ne permettait de trouver de l’information. Il fallait savoir exactement ce que l’on cherchait. Pour combler cette lacune, Gopher fut développé aux États-Unis tandis que le Web, combinaison du protocole HTTP et du langage HTML, était inventé par un citoyen britannique et un citoyen belge qui travaillaient dans un centre de recherche européen situé en Suisse. Mais, anecdote croustillante, leur bureau débordait la frontière et on peut dire aujourd’hui que le Web a été inventé en France. Difficile de faire plus européen comme invention ! On dirait la blague européenne officielle ! (Note: tout comme Pluton restera toujours une planète, les Britanniques resteront toujours européens. Le Brexit n’est qu’une anecdote historique que la jeune génération s’empressera, j’espère, de corriger).

    Bien que populaire et toujours existant aujourd’hui, Gopher ne se développera jamais réellement comme le Web pour une sombre histoire de droits et de licence, tué dans l’œuf par la quête de succès économique immédiat.

    Alors même que Robert Cailliau et Tim Berners-Lee inventaient le Web dans leur bureau du CERN, un étudiant finlandais issu de la minorité suédoise du pays concevait Linux et le rendait public. Pour le simple fait de s’amuser. Linux est aujourd’hui le système d’exploitation le plus populaire du monde. Il fait tourner les téléphones Android, les plus gros serveurs Web, les satellites dans l’espace, les ordinateurs des programmeurs, les montres connectées, les mini-ordinateurs. Il est partout. Linus Torvalds, son inventeur, n’est pas milliardaire et trouve ça très bien. Cela n’a jamais été son objectif.

    Mastodon, l’alternative décentralisée à Twitter créée par un étudiant allemand ayant grandi en Russie, a le simple objectif de permettre aux utilisateurs des réseaux sociaux de se passer des monopoles industriels et de pouvoir échanger de manière saine, intime, sans se faire agresser ni se faire bombarder de pub. La pub et l’invasion de la vie privée, deux fléaux du Web moderne ! C’est d’ailleurs en réaction qu’a été créé le réseau Gemini, une alternative au Web conçue explicitement pour empêcher toute dérive commerciale et remettre l’humain au centre. Le réseau Gemini a été conçu et initié par un programmeur vivant en Finlande et souhaitant garder l’anonymat. Contrairement à beaucoup de projets logiciels, Gemini n’évolue plus à dessein. Le protocole est considéré comme terminé et n’importe qui peut désormais publier sur Gemini ou développer des logiciels l’utilisant en ayant la certitude qu’ils resteront compatibles tant qu’il y’aura des utilisateurs.

    On entend souvent que les Européens n’ont pas la culture du succès. Ces quelques exemples, et il y’en a bien d’autres, prouvent le contraire. Les Européens aiment le succès, mais pas au détriment du reste de la société. Un succès est perçu comme une œuvre pérenne, s’inscrivant dans la durée, bénéficiant à tous les citoyens, à toute la société voire à tout le genre humain.

    Google, Microsoft, Facebook peuvent disparaître demain. Il est même presque certain que ces entreprises n’existent plus d’ici quarante ou cinquante ans. Ce serait même potentiellement une excellente chose. Mais pouvez-vous imaginer un monde sans le Web ? Un monde sans HTML ? Un monde sans Linux ? Ces inventions, initialement européennes, sont devenues des piliers de l’humanité, sont des technologies désormais indissociables de notre histoire.

    La vision américaine du succès est souvent restreinte à la taille d’une entreprise ou la fortune de son fondateur. Mais pouvons-nous arrêter de croire que le succès est équivalent à la croissance ? Et si le succès se mesurait à l’utilité, à la pérennité ? Si nous commencions à valoriser les découvertes, les fondations technologiques léguées à l’humanité ? Si l’on prend le monde à la lueur de ces nouvelles métriques, si le succès n’est plus la mesure du nombre de portefeuilles vidés pour mettre le contenu dans le plus petit nombre de poches possible, alors l’Europe est incroyablement riche en succès.

    Et peut-être est-ce une bonne chose de promouvoir ces succès, d’en être fier ?

    Certains sont fiers de s’être enrichis en coupant le plus d’arbres possible. D’autres sont fiers d’avoir planté des arbres qui bénéficieront aux générations futures. Et si le véritable succès était de bonifier, d’entretenir et d’augmenter les communs au lieu d’en privatiser une partie ?

    À nous de choisir les succès que nous voulons admirer. C’est en choisissant de qui nous chantons les louanges que nous décidons de la direction dès progrès futurs.

    Ingénieur et écrivain, j’explore l’impact des technologies sur l’humain. Abonnez-vous à mes écrits en français par mail ou par rss. Pour mes écrits en anglais, abonnez-vous à la newsletter anglophone ou au flux RSS complet. Votre adresse n’est jamais partagée et effacée au désabonnement.

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  • Friday 23 June 2023 - 02:00

    How to Kill a Decentralised Network (such as the Fediverse)

    Year is 2023. The whole Internet is under the control of the GAFAM empire. All? No. Because a few small villages are resisting the oppression. And some of those villages started to agregate, forming the "Fediverse".

    With debates around Twitter and Reddit, the Fediverse started to gain fame and attention. People started to use it for real. The empire started to notice.

    Capitalists Against Competition

    As Peter Thiel, one of Facebook’s prominent investor, put it: "Competition is for losers." Yep, those pseudo "market is always right" people don’t want a market when they are in it. They want a monopoly. Since its inception, Facebook have been very careful to kill every competition. The easiest way of doing it being by buying companies that could, one day, become competitors. Instagram, WhatsApp to name a few, were bought only because their product attracted users and could cast a shadow on Facebook.

    But the Fediverse cannot be bought. The Fediverse is an informal group of servers discussing through a protocol (ActivityPub). Those servers may even run different software (Mastodon is the most famous but you could also have Pleroma, Pixelfed, Peertube, WriteFreely, Lemmy and many others).

    You cannot buy a decentralised network!

    But there’s another way: make it irrelevant. That’s exactly what Google did with XMPP.

    How Google joined the XMPP federation

    At the end of the 20th century, instant messengers (IM) were all the rage. One of the first very successful ones was ICQ, quickly followed by MSN messenger. MSN Messenger was the Tiktok of the time: a world where teenagers could spend hours and days without adults.

    As MSN was part of Microsoft, Google wanted to compete and offered Google Talk in 2005, including it in the Gmail interface. Remember that, at the time, there was no smartphone and very little web app. Applications had to be installed on the computer and Gmail web interface was groundbreaking. MSN was even at some point bundled with Microsoft Windows and it was really hard to remove it. Building Google chat with the Gmail web interface was a way to be even closer to the customers than a built-in software in the operating system.

    While Google and Microsoft were fighting for hegemony, free software geeks were trying to build decentralised instant messaging. Like email, XMPP was a federated protocol: multiple servers could talk together through a protocol and each user would connect to one particular server through a client. That user could then communicate with any user on any server using any client. Which is still how ActivityPub and thus the Fediverse work.

    In 2006, Google talk became XMPP compatible. Google was seriously considering XMPP. In 2008, while I was at work, my phone rang. On the line, someone told me: "Hi, it’s Google and we want to hire you." I made several calls and it turned out that they found me through the XMPP-dev list and were looking for XMPP servers sysadmins.

    So Google was really embracing the federation. How cool was that? It meant that, suddenly, every single Gmail user became an XMPP user. This could only be good for XMPP, right? I was ecstatic.

    How Google killed XMPP

    Of course, reality was a bit less shiny. First of all, despites collaborating to develop the XMPP standard, Google was doing its own closed implementation that nobody could review. It turns out they were not always respecting the protocol they were developing. They were not implementing everything. This forced XMPP development to be slowed down, to adapt. Nice new features were not implemented or not used in XMPP clients because they were not compatible with Google Talk (avatars took an awful long time to come to XMPP). Federation was sometimes broken: for hours or days, there would not be communications possible between Google and regular XMPP servers. The XMPP community became watchers and debuggers of Google’s servers, posting irregularities and downtime (I did it several times, which is probably what prompted the job offer).

    And because there were far more Google talk users than "true XMPP" users, there was little room for "not caring about Google talk users". Newcomers discovering XMPP and not being Google talk users themselves had very frustrating experience because most of their contact were Google Talk users. They thought they could communicate easily with them but it was basically a degraded version of what they had while using Google talk itself. A typical XMPP roster was mainly composed of Google Talk users with a few geeks.

    In 2013, Google realised that most XMPP interactions were between Google Talk users anyway. They didn’t care about respecting a protocol they were not 100% in control. So they pulled the plug and announced they would not be federated anymore. And started a long quest to create a messenger, starting with Hangout (which was followed by Allo, Duo. I lost count after that).

    As expected, no Google user bated an eye. In fact, none of them realised. At worst, some of their contacts became offline. That was all. But for the XMPP federation, it was like the majority of users suddenly disappeared. Even XMPP die hard fanatics, like your servitor, had to create Google accounts to keep contact with friends. Remember: for them, we were simply offline. It was our fault.

    While XMPP still exist and is a very active community, it never recovered from this blow. Too high expectation with Google adoption led to a huge disappointment and a silent fall into oblivion. XMPP became niche. So niche that when group chats became all the rage (Slack, Discord), the free software community reinvented it (Matrix) to compete while group chats were already possible with XMPP. (Disclaimer: I’ve never studied the Matrix protocol so I have no idea how it technically compares with XMPP. I simply believe that it solves the same problem and compete in the same space as XMPP).

    Would XMPP be different today if Google never joined it or was never considered as part of it? Nobody could say. But I’m convinced that it would have grown slower and, maybe, healthier. That it would be bigger and more important than it is today. That it would be the default decentralised communication platform. One thing is sure: if Google had not joined, XMPP would not be worse than it is today.

    It was not the first: the Microsoft Playbook

    What Google did to XMPP was not new. In fact, in 1998, Microsoft engineer Vinod Vallopllil explicitly wrote a text titled "Blunting OSS attacks" where he suggested to "de-commoditize protocols & applications […]. By extending these protocols and developing new protocols, we can deny OSS project’s entry into the market."

    Microsoft put that theory in practice with the release of Windows 2000 which offered support for the Kerberos security protocol. But that protocol was extended. The specifications of those extensions could be freely downloaded but required to accept a license which forbid you to implement those extensions. As soon as you clicked "OK", you could not work on any open source version of Kerberos. The goal was explicitly to kill any competing networking project such as Samba.

    This anecdote was told Glyn Moody in his book "Rebel Code" and demonstrates that killing open source and decentralised projects are really conscious objectives. It never happens randomly and is never caused by bad luck.

    Microsoft used a similar tactic to ensure dominance in the office market with Microsoft Office using proprietary formats (a file format could be seen as a protocol to exchange data). When alternatives (OpenOffice then LibreOffice) became good enough at opening doc/xls/ppt formats, Microsoft released a new format that they called "open and standardised". The format was, on purpose, very complicated (20.000 pages of specifications!) and, most importantly, wrong. Yes, some bugs were introduced in the specification meaning that a software implementing the full OOXML format would behave differently than Microsoft Office.

    Those bugs, together with political lobbying, were one of the reasons that pushed the city of Munich to revert its Linux migration. So yes, the strategy works well. Today, docx, xlsx and pptx are still the norms because of that. Source: I was there, indirectly paid by the city of Munich to make LibreOffice OOXML’s rendering closer to Microsoft’s instead of following the specifications.

    UPDATE:

    Meta and the Fediverse

    People who don’t know history are doomed to repeat it. Which is exactly what is happening with Meta and the Fediverse.

    There are rumours that Meta would become "Fediverse compatible". You could follow people on Instagram from your Mastodon account.

    I don’t know if those rumours have a grain of truth, if it is even possible for Meta to consider it. But there’s one thing my own experience with XMPP and OOXML taught me: if Meta joins the Fediverse, Meta will be the only one winning. In fact, reactions show that they are already winning: the Fediverse is split between blocking Meta or not. If that happens, this would mean a fragmented, frustrating two-tier fediverse with little appeal for newcomers.

    UPDATE: Those rumours have been confirmed as at least one Mastodon admin, kev, from fosstodon.org, has been contacted to take part in an off-the-record meeting with Meta. He had the best possible reaction: he refused politely and, most importantly, published the email to be transparent with its users. Thanks kev!

    I know we all dream of having all our friends and family on the Fediverse so we can avoid proprietary networks completely. But the Fediverse is not looking for market dominance or profit. The Fediverse is not looking for growth. It is offering a place for freedom. People joining the Fediverse are those looking for freedom. If people are not ready or are not looking for freedom, that’s fine. They have the right to stay on proprietary platforms. We should not force them into the Fediverse. We should not try to include as many people as we can at all cost. We should be honest and ensure people join the Fediverse because they share some of the values behind it.

    By competing against Meta in the brainless growth-at-all-cost ideology, we are certain to lose. They are the master of that game. They are trying to bring everyone in their field, to make people compete against them using the weapons they are selling.

    Fediverse can only win by keeping its ground, by speaking about freedom, morals, ethics, values. By starting open, non-commercial and non-spied discussions. By acknowledging that the goal is not to win. Not to embrace. The goal is to stay a tool. A tool dedicated to offer a place of freedom for connected human beings. Something that no commercial entity will ever offer.

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  • Tuesday 20 June 2023 - 02:00

    Le génocide du sac à dos

    L’actualité nous semble parfois effroyable, innommable, inhumaine. L’horreur est-elle absolue ou n’est-elle qu’une question de point de vue ?

    Dans le bunker étanche, les deux scientifiques contemplaient les écrans de contrôle, les yeux hagards. De longues trainées de sueurs dégoulinaient sur leur visage.

    — C’est raté, dit la première.

    — Ça ne peut pas ! Ce n’est pas possible ! Ce voyage dans le temps est la dernière chance de sauver l’humanité !

    — Je te dis que c’est raté. Regarde les caméras de surveillance. Les robots tueurs se rapprochent. La planète continue à brûler. Rien n’a changé. Nous sommes les dernières survivantes.

    La seconde secouait machinalement la tête, tapotait sur des voyants.

    — Ce n’est pas possible. Ça ne pouvait pas manquer. La mission était pourtant simple. Le professeur tout bébé dans un landau dans une plaine de jeux. Nous avions même la localisation exacte et la date.

    — Il y’avait plusieurs landaus.

    — Les ordres étaient clairs. Les tuer tous. Le sort de la planète dépendait du fait que le Professeur ne puisse pas grandir et créer son armée de destruction. C’était immanquable.

    Derrière les humaines, la porte s’ouvrit et les robots firent leur apparition, leur silhouette se détachant sur le paysage apocalyptique de la planète en train de se consumer.

    — « Se rendre le 8 juin 2023 au Pâquier d’Annecy et détruire les organismes dans les landaus de la pleine de jeu. » C’était pourtant pas compliqué. Comment cela a-t-il pu foirer ?

    — Malgré le conditionnement mental, il n’a pas pu, répliqua la première. Il a hésité une fraction de seconde.

    — Tout ça à cause d’un type avec un sac à dos.

    — À quoi tient le destin d’une planè…

    Elles n’achevèrent pas et s’écroulèrent, mortes, au pied des terrifiants automates floqués du célèbre logo de l’entreprise d’intelligence artificielle fondée en 2052 par celui qui s’était fait appeler « le Professeur ».

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  • Monday 19 June 2023 - 02:00

    We need more of Richard Stallman, not less

    Disclaimer: I’m aware that Richard Stallman had some questionable or inadequate behaviours. I’m not defending those nor the man himself. I’m not defending blindly following that particular human (nor any particular human). I’m defending a philosophy, not the philosopher. I claim that his historical vision and his original ideas are still adequate today. Maybe more than ever.

    The Free Software movement has been mostly killed by the corporate Open Source. The Free Software Foundation (FSF) and its founder, Richard Stallman (RMS), have been decried for the last twenty years, including by my 25-year-old self, as being outdated and inadequate.

    I’ve spent the last 6 years teaching Free Software and Open Source at École Polytechnique de Louvain, being forced to investigate the subject and the history more than I anticipated in order to answer students’ questions. I’ve read many historical books on the subject, including RMS’s biography and many older writings.

    And something struck me.

    RMS was right since the very beginning. Every warning, every prophecy realised. And, worst of all, he had the solution since the start. The problem is not RMS or FSF. The problem is us. The problem is that we didn’t listen.

    The solution has always been there: copyleft

    In the early eighties, RMS realised that software was transformed from "a way to use a machine" to a product or a commodity. He foresaw that this would put an end to collective intelligence and to knowledge sharing. He also foresaw that if we were not the master of our software, we would quickly become the slave of the machines controlled by soulless corporations. He told us that story again and again.

    Forty years later, we must admit he was prescient. Every word he said still rings true. Very few celebrated forward thinkers were as right as RMS. Yet, we don’t like his message. We don’t like how he tells it. We don’t like him. As politicians understood quickly, we care more about appearance and feel-good communication than about the truth or addressing the root cause.

    RMS theorised the need for the "four freedoms of software".

    - The right to use the software at your discretion

    - The right to study the software

    - The right to modify the software

    - The right to share the software, including the modified version

    How to guarantee those freedoms ? RMS invented copyleft. A solution he implemented in the GPL license. The idea of copyleft is that you cannot restrain the rights of the users. Copyleft is the equivalent of the famous « Il est interdit d’interdire » (it is forbidden to forbid).

    In hindsight, the solution was and still is right.

    Copyleft is a very deep concept. It is about creating and maintaining commons. Commons resources that everybody could access freely, resources that would be maintained by the community at large. Commons are frightening to capitalist businesses as, by essence, capitalist businesses try to privatise everything, to transform everything into a commodity. Commons are a non-commodity, a non-product.

    Capitalist businesses were, obviously, against copyleft. And still are. Steve Ballmer famously called the GPL a "cancer". RMS was and still is pictured as a dangerous maniac, a fanatic propagating the cancer.

    Bruce Perens and Eric Raymond tried to find a middle ground and launched the "Open Source" movement. Retrospectively, Open Source was a hack. It was originally seen as a simple rebranding of "Free Software", arguing that "free" could be understood as "without price or value" in English.

    RMS quickly pointed, rightly, that the lack of "freedom" means that people will forget about the concept. Again, he was right. But everybody considered that "Free Software" and "Open Source" were the same because they both focused on the four freedoms. That RMS was nitpicking.

    RMS biggest mistake

    There was one weakness in RMS theory: copyleft was not part of the four freedoms he theorised. Business-compatible licenses like BSD/MIT or even public domain are "Free Software" because they respect the four freedoms.

    But they can be privatised.

    And that’s the whole point. For the last 30 years, businesses and proponents of Open Source, including Linus Torvalds, have been decrying the GPL because of the essential right of "doing business" aka "privatising the common".

    They succeeded so much that the essential mission of the FSF to guarantee the common was seen as "useless" or, worse, "reactionary". What was the work of the FSF? The most important thing is that they proof-bombed the GPL against weaknesses found later. They literally patched vulnerabilities. First the GPLv3, to fight "Tivoisation" and then AGPL, to counteract proprietary online services running on free software but taking away freedom of users.

    But all this work was ridiculed. Microsoft, through Github, Google and Apple pushed for MIT/BSD licensed software as the open source standard. This allowed them to use open source components within their proprietary closed products. They managed to make thousands of free software developers work freely for them. And they even received praise because, sometimes, they would hire one of those developers (like it was a "favour" to the community while it is simply business-wise to hire smart people working on critical components of your infrastructure instead of letting them work for free). The whole Google Summer of Code, for which I was a mentor multiple years, is just a cheap way to get unpaid volunteers mentor their future free or cheap workforce.

    Our freedoms were taken away by proprietary software which is mostly coded by ourselves. For free. We spent our free time developing, debugging, testing software before handing them to corporations that we rever, hoping to maybe get a job offer or a small sponsorship from them. Without Non-copyleft Open Source, there would be no proprietary MacOS, OSX nor Android. There would be no Facebook, no Amazon. We created all the components of Frankenstein’s creature and handed them to the evil professor.

    More commons

    The sad state of computing today makes computer people angry. We see that young student are taught "computer" with Word and PowerPoint, that young hackers are mostly happy with rooting Android phones or blindly using the API of a trendy JS framework. That Linux distributions are only used by computer science students in virtualised containers. We live in the dystopia future RMS warned us about.

    Which, paradoxically, means that RMS failed. He was a Cassandra. Intuitively, we think we should change him, we should replace the FSF, we should have new paradigms which are taking into account ecology and other ethical stances.

    We don’t realise that the solution is there, in front of us for 40 years: copyleft.

    Copyleft as in "Forbidding privatising the commons".

    We need to rebuild the commons. When industries are polluting the atmosphere or the oceans, they are, in fact, privatising the commons ("considering a common good as their private trash"). When an industry receives millions in public subsidies then make a patent, that industry is privatising the common. When Google is putting the Linux kernel in a phone that cannot be modified easily, Google is privatising the common. Why do we need expensive electric cars? Because the automotive industry has been on a century-long mission to kill public transport or the sole idea of going on foot, to destroy the commons.

    We need to defend our commons. Like RMS did 40 years ago. We don’t want to get rid of RMS, we need more of his core philosophy. We were brainwashed into thinking that he was an extremist just like we are brainwashed to think that taking care of the poor is socialist extremism. In lots of occidental countries, political positions seen as "centre" twenty years ago are now seen as "extreme left" because the left of twenty years ago was called extremist. RMS suffered the same fate and we should not fall for it.

    Fighting back

    What could I do? Well, the first little step I can do myself is to release every future software I develop under the AGPL license. To put my blog under a CC By-SA license. I encourage you to copyleft all the things!

    We need a fifth rule. An obligation to maintain the common to prevent the software of being privatised. This is the fifth line that RMS grasped intuitively but, unfortunately for us, he forgot to put in his four freedoms theory. The world would probably be a very different place if he had written the five rules of software forty years ago.

    But if the best time to do it was forty years ago, the second-best moment is right now. So here are

    The four freedoms and one obligation of free software

    - The right to use the software at your own discretion

    - The right to study the software

    - The right to modify the software

    - The right to redistribute the software, including with modifications

    - The obligation to keep those four rights, effectively keeping the software in the commons.

    We need to realise that any software without that last obligation will, sooner or later, become an oppression tool against ourselves. And that maintaining the commons is not only about software. It’s about everything we are as a society and everything we are losing against individual greed. Ultimately, our planet is our only common resource. We should defend it from becoming a commodity.

    Copyleft was considered a cancer. But a cancer to what? To the capitalist consumerism killing the planet? Then I will proudly side with the cancer.

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