C’est un genre d’électeurs que les candidats à la présidentielle ont rarement l’habitude de courtiser : les RSSI
Le CESIN (Club des Experts de la Sécurité de l’Information et du Numérique) qui fédère plus de 1 300 d’entre eux ( RSSI, CISO, directeurs de la cybersécurité) a pourtant décidé de les interpeller directement via » une lettre ouverte » signée par son président Fabrice Bru.
Leur message est davantage politique que technique : la souveraineté numérique n’est plus une option, elle conditionne désormais la sécurité nationale, la compétitivité économique et la solidité même de la démocratie.
Une menace qui a débordé le seul terrain numérique
En première ligne sur le front des cyberattaques, les RSSI alertent sur une situation critique et largement documentée.
Dans les hôpitaux, les collectivités, les entreprises, les administrations, les attaques se multiplient et perturbent désormais la vie quotidienne, l’économie réelle et la continuité de l’État.
Le CESIN pointe un risque qui dépasse largement le piratage informatique classique. A l’ère de l’IA générative et des deepfakes, une vidéo truquée ou une rumeur savamment orchestrée peuvent suffire à ébranler une décision publique ou la sincérité d’un scrutin.
Le vrai danger, selon l’organisation, n’est pas tant la fraude ponctuelle que l’installation durable du doute et de la défiance dans le débat public.
Le club d’experts inscrit ce diagnostic dans une problématique plus large, déjà identifiée par le rapport Draghi sur la compétitivité européenne : l’Europe risque de perdre pied sur les technologies qui structurent son économie, une dépendance qui fragilise à la fois sa compétitivité et sa capacité d’action stratégique.
Puces électroniques, calcul, cloud, IA, quantique, cybersécurité, connectivité satellitaire, identité numérique, infrastructures de paiement et énergie forment selon le CESIN une chaîne indissociable. Sans semi-conducteurs souverains, pas de data centers ni d’IA crédible ; sans cloud maîtrisé, pas de continuité de service ni de protection durable des données.
Le club salue les initiatives européennes déjà engagées ( Chips Act, EuroHPC, AI Factories ou encore CADA) tout en les jugeant trop dispersées et trop lentes face aux politiques industrielles massives de Washington et de Pékin.
Cinq questions sans langue de bois pour les candidats
Plutôt qu’un énième plan numérique, le CESIN réclame des réponses précises sur cinq points.
Une doctrine claire de souveraineté. Le club demande aux candidats de trancher : quels usages peuvent rester sur le marché mondial, lesquels exigent une maîtrise européenne, et lesquels réclament une autonomie nationale ou européenne renforcée ; notamment pour les fonctions vitales de l’État, les infrastructures critiques, la santé, l’énergie et la défense. Il réclame aussi une exigence de standards ouverts, interopérables et réversibles pour éviter les enfermements technologiques.
Passer d’une Europe de la règle à une Europe de la capacité. Pour le CESIN, les textes européens comme NIS2, DORA, le Cyber Resilience Act ou l’AI Act sont nécessaires mais ne suffisent pas. La norme ne construit pas, à elle seule, la souveraineté. Le club veut voir la France porter une simplification réglementaire sans affaiblissement des exigences, et investir dans l’ingénierie, les logiciels européens et la recherche.
Une véritable politique industrielle du numérique critique. Mobilisation pérenne de France 2030, de Bpifrance, de la commande publique, soutien aux champions européens et préférence stratégique assumée quand les intérêts vitaux sont en jeu ; le CESIN veut une stratégie industrielle qui traite aussi la question des compétences, de la formation et de l’attractivité des métiers cyber.
Une gouvernance lisible. Le club juge que la multiplication des acteurs français (ANSSI, Campus Cyber, DIAN, DINUM, DITP) devient une faiblesse sans autorité claire. Il demande que le rang et le titre ministériel du responsable politique du « numérique critique » reflètent un poids réel dans les arbitrages interministériels, budgétaires et européens. Un sujet qu’il juge trop souvent traité comme une simple question de protocole.
Préparer le pays aux chocs numériques et géopolitiques. Cloud Act américain, tensions sino-américaines, fragilité des chaînes d’approvisionnement… Le CESIN appelle à cartographier les dépendances, tester la réversibilité des systèmes, sécuriser les fournisseurs et muscler la résilience des PME, ETI, collectivités et opérateurs essentiels. Pour l’organisation, la résilience ne consiste pas à redémarrer après une attaque mais à continuer de fonctionner malgré la crise.
« La cybersécurité n’est pas un supplément à la souveraineté »
Le message final du CESIN se veut sans appel : la cybersécurité n’est pas un supplément d’âme de la souveraineté, elle en est l’une des conditions essentielles.
Sans politique industrielle ambitieuse, prévient le club, il n’y aura ni IA européenne crédible ni maîtrise technologique durable. Sans protection efficace des services publics, c’est la confiance démocratique elle-même qui vacille.
Le CESIN se dit prêt à mettre l’expertise de ses membres au service de cette ambition. A condition qu’une vision politique et industrielle soit enfin à la hauteur des enjeux que les RSSI affrontent sur le terrain.
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